XVI M)T[CE BIOGRAPHIQUE
la surface cliaiij,'o;iiiti' des goûts et des mœurs, se conserve l'essence immuable de notre nature, Molière a laisse de nos \ices et de nos travers des peintures dont la vérité ne peut êtie altérée par le temps. Dépouillons ses personnages de la « défroque » dont le xvu" siècle les a affublés, enlevons-leur, avec leurs rubans cl leurs plumes, les ridicules dont les a inarqués une mode passagère, et nous reconnaîtrons qu'en dernière analyse la vanité de M. Jourdain est la même que celle de M. Poirier, que les Femmes savantes, comme les héroïnes (111 Monde où l'on s ennuie, n'affectent la science et le bel esprit que par une même perversion de l'éternelle coquetterie féminine.
Mais si Molière par la justesse de ses observations a su doinier à son œuvre un caractère d'imrnuabfe vérité, le soi!> i d'être naturel l'a nécessairement conduit à simplifier lintrigui de ses pièces. Il est bien i*are, en effet, que la nature livrée à eJio-raèrae, c'est-à-dire à la logique des passions humaines, enfante de' ces combinaisons romanesques où se complaît l'imagination féconde de certains dramaturges. Tout art qui se rapproche de la vérité a donc pour loi d'être simple; et c'est ainsi que Molière, uniquement préoccupé de peindre « d'après nature «; a quelquefois simplifié l'intrigue de ses pièces, celle du Misanthrope par exemple, au point de la réduire à quelques menus incidents de conversation. Ce qu'il cherche en effet, n^ n'est pas à tenir en haleine la curiosité des spectateurs par lepérijiéties imprévues d'une intrigue savamment ourdie : il veut avant tout mettre sous nos yeux la vie des âmes, le jeu des passions et des caractères. Mais, comme il lui faut se conformer à la poétique théâtrale et aux habitudes des spectateurs, qui réclament un dénouement, il est arrivé souvent à Molière di^ satisfaire à ces exigences par des inventions maladroites, où il déploie une imagination romanesque, qui nous choque d'autant plus que le reste de la pièce nous y avait moins préparés. Mais, on le voit, ce n'est pas sur cette partie de son œuvre que s'est porté l'effort de son génie : ne soyons donc pas surpris s'il lui arrive de terminer ses meilleures comédies par des dénom ments qui, au lieu de sortir logiquement des situations antérieures, leur sont, pour ainsi dire, juxtaposés, et nous pai'aisent également artificiels et invraisemblables. Molière n'a jam;e-
i;r 1 rrrtRAiKE. xvu
élé curieux des petites luiLilelés scéniquos qui, seuiblaLles à des recettes culinaires, permettent, comme dit Alfred de Musset,
.... de servir à jioint un dénouemenl bien cuit.
il nu-nage à ceux qui lo connaissent mal une autre déception.
' ; pourrait en ellet l'accuser de « manquer d'esprit «. On ne
iiu-ait glaner chez lui de ces « mots « qu'un Beaumarchais,
I xYin"^ siècle, ou. de nos jours, un liumas ont semés avec
Mit de prodigalité dans leurs comédies. Molière ne cherche
(|u":( prêter a ses por?onnages le langage qui convient le mieux
à leur caractère et à leur situation; mais il croirait manquer
■' sa probité de peintre, s'il faisait briller son esprit aux dépens
la vraisemblance dramatique: rare désintéressement, qui lui
lait préférer un mot vrai au mot spirituel. Le « sans dot »
d'Harpagon n'est évidoinmenl pas une pointe ni « de soi un bon
mot* », comme dil Molière : c'est un trait de caractère, ce qui
vint mieux.
l'eu d'auteurs oui joint une plus vasie lecture aux richesses ■Hiiassées par l'expérience et la pratique de la vie. Molière eût l'ii dire, comme la Fontaine :
J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi -.
Nous indicjuerons en tète des divers extraits contenus dans ce \i.lume les sources auxquelles a puisé notre poète. On lui a proche quelquefois d'exploiter trop librement l'œuvi'e de ses 1 -décesseui-s, et la maxime qu'on lui prête, « je prends mon lien où je le trouve », a paru b'^gitimer un peu cavalièi'ement lie nombreux emprunts. Ces enqirunis diminuent-ils donc l'oriiiialilé de Molière et sa puissance d'invention'.' Non, car dans - œuvres qu'il a conçues la création consiste surtout dans I .isencement des ]>arties, dans leur coordination à un même liiit et l'appropriation des parties à l'ensemble. Bien des moralistes ont fait sur les avares des observations e:cacles et plai- -;!!itos; mais ils n'ont pas en grand mérite à noter dans une 1 ■m-euse rencontre un détail caractéristique. Lo ci'éateur sera iiiui qui, comme Mulière, fera servir cette observation isolée,
1. La Critique de l'École des fou mes. se. vu. ':. É|iUre h Iluet.
xvm NOTICE ItlOGUAPHIOrr.
~iMnbl;iblo aux pochades dun artiste, â la composition d'un i:iMiid tableau, qui. comme toutes les œuvres d'art, formera un tout liomogène et un organisme vivant. Molière agit un peu conune un général qui rallierait do? soldais de toutes armes, errant à raventtu'o, sans ordre et sans but : il les enrégimente, il assigne à chacun son rôle, ie fait concourir à lœuvre commune où se fondent toutes les énergies des combattants, et. à force de science c[ de discipline, il les conduit à la victoire. Ainsi fait Molière il trouve dans des œuvres médiocres des observations isolées, m son flair a découvert une parcelle de vérité et de vie, il s'en empare, les fait entrer dans son œuvre, où elles prennent ime valeur nouvelle et imprévue par le concours qu'elles apporlont à nue grande conception. 11 faut surtout savoir ^ré à Molière do n'avoir pas partagé les dédains de son temps pour les écrivains Irançais des âges précédents. Il a dû à létudc familière des lîabelais, des Bonaventure Desjiériers et des Noël du l'ail de ~auver cette verve gauloise, parfois un peu grossièiv. mais si riche de bomie humeur et de franchise, dont la tradition menaçait de se perdre au xvn' siècle. Nétait-elle pas également condamnée par la délicatesse des i>récieuses, par les scrupules des <lévots et le purisme des pédants, qui du reste s'accorderont tous à voir dans Molière un ennemi et ne cesseront jamais do le coml)attro ? ."^ans méconnaître les heureuses conquêtes de la morale et du goût au siècle de Louis XIV, on peut donc féliciter Molière de n'avoir voulu rien sacritier de noliv génie tialional, et d'en avoir perpétué, au inépris de rétiquctle HOoraire do so!i temps, certaines qualités essentielles. Nous entendons par là cette verve populaire dont la satire est mordante sans àproté, et qui, ennemie de toute hypocrisie, indéiwndante et rudement sincère, sacrifie volontiers tout autre scrujiule à la justesse et au pittoi'esque de l'expression; joignous-y ontîn celle large gaieté qu'on retrouve dans tt>utes les œuvres de Molière, et sous laquelle il a su dissimuler parfois avec tant liar! la tristesse réelle du sujet ou la gravité de la leçon morale. C'est à toutes ces qualités que Molière doit d'èti-e uu des représentants les plus parfaits de lesprit français. Aussi ne fautil pas s'étonner que son œuvre, si populaire en France, ait oio souvent mal comprise à létrangor : le? lourdes critiques dorit un \V. Schlegol a poursuivi lauteur du Misanthrope, dénotent
ET 1 ITTLIIAUŒ. ms
uiic iiiinlellip?ucf Je suii yviiio que seul peut expliiiucr l'iiiitu- ^'OTiisiiie intellectuel de deux iiutiouaiités. Mais, en se inonlraiit si \iuleininoMt injustes ]ioui' Molière, les critiques éfiangers n'ont léussi (ju'à lui aciiuérir do nouveaux titres à notre -yiii|)alliie.
^I:ii? si Molière est. au xvn' siècle, le plus illustre contiiuiatcur
' !;t tiadition graidoisc. il ne faut pas croire (|ue son œuvre ne
lecoiinnande que par la franchise de la \erve satirique :
l<.>ns-nons de ne le considérer <iue comme un aitiste qui
' uni(juoment satisfaire sa curiosité en observant les homme-
• doiuier le plaisir d'en tracer des portraits lidèles. Conmn'
i~ les écrivains du xvn"= siècle, Molière ne sépare pas lart de
morale, c'est-àHlire que tout en créant de belles œuvres.
i ailles de contenter les jupes les plus délicats, il veut aussi
ne des œuvres utiles et qui puissent concourir au bien public
Il n"a pas voulu réduire le poète comique au rôle danuiseur :
i^ a étendu sa juridiction de moraliste sur le vaste domaine de
la famille et de la société. Le premier en France il a écrit des
• "iiiédies pour faire prévaloir certaines idées morales, dicter
- [irincipes de conduite, en un mot enseigner une philosophie ii(iue, où les hommes puissent s"éclairer sur les principaux
u'irs de la vie. C'est ici qu'il faut nous .«ouvenir des leçons
i lui furent données dans sa jeunesse par l'épicurien Gassendi.
I.ili s semblent en effet lui avoir inspiré le goût des spéculations
philosopliiipies. et c'est sans doute à leur influence que nous
'^••voiis ces comédies ([ui. ajtrès nous avoir fait rire, nous invi-
i! à penser, et soumettent à notre réflexion les plus graves
'lilèmes. Si Molière n'avait pas étudié Lucrèce, il eut pu sans
i 'iite Cxvhiil'É lourd i et les Fourberies de Scapiii; mais on jieut
• I 'iiter (jue sa pensée se fut élevée jusqu'aux juéditations d'où 1-1 sorti le Misaiit/iropc. Molière a donc fait ce qu'on a appelé il'' nos jours ii des pièces à thèse ». Mais il en a évité le défaut oïdinaire, qui est de substituer à des caractères indépendants, animés d'une vie propre, des personnages dont l'auteur a fail
- interprètes serviles et impersonnels de sa pensée. Tout en
- faisant servir à la démcuistratiou de ses doctrines, Molière a i mettre en scène des personnages qui parlent au nom de leurs
■jugés et de leurs passions, vivent et s'agitent sous no-j. yeux - !is avoir conscience des desseins du poète, et c'est précisé-
NX NOTICK BIOCil'.AI'liKjlE
mcnl leur sincérité qui doiDio loule leur force et leur autorité aux enseigiicmentsde la comédie. Molière est venu à une épotiiie où les progrès de la civilisation, la sévérité de la morale religieuse et le développement de la vie mondaine tendaient à « déformer la nature » et à ctoulfer sa spontanéité sous la tyrannie des règles, des convenances sociales, et les hypocrisies de la politesse. Préparé par son éducation philosophique à prendre pour guide en toute cho?e la nature, à considérer comme des règles de conduite ses exigences et ses instincts, dont la sagesse lui parait infaillible, Molière partit en guerre contre tous ceux qui, soit au nova d'un dogme, soit au nom de l'orgueil, de l'égo'isme ou de l'ignorance, s'étaient faits les oppresseurs de la nature, et voulaient, pour ainsi dire, réformer le plan de la création. Ce n'est pas seulement aux mauvais poètes que lauleur du Misanthrope disait :
FX ce n'est point ainsi que parle la nature.
Il accusait également de la méconnaître les Sganarelle, qui enferment la jeunesse sous « les verroux et les grilles », les Arnolplie, qui refusent à l'esprit les satisfactions légitimes du savoir, les Philaminte et les Armande, dont l'orgueil pédantesque se révolte contre la vulgarité des lois naturelles, et les Alceste, qui proposent à la société humaine un idéal de vertu insaisissable; même crime chez Harpagon, qui, pour satisfaire sa cupidité, donne une jeune lîlle en mariage à un vieillard ; même crime chez les médecins, dont la présonqdueuse ignorance veut soumettre la nature à ses vaines prescriptions. Molière, on le voit, ne semble pas avoir été tout à fait étranger au rêve généreux des philosophes qui ont cru, comme Rousseau, à la bonté native de l'homme. N'oublions pas qu'il a pu être conduit à cette conception par le pessimisme des philosophes chrétiens de son temps, qui, interprétant dans toute sa rigueur le dogme de la chute, ne voyaient dans la nature luimaine que misères, faiblesse et péché. C'est pour combattre la luorale qui, fondée sur ce principe, condamne et répiùme tout ce qui dans l'homme provient directement de la nature, que MoUère, reprenant en l'ace du christianisme la célèbre maxime païenne : « Il faut vivre conformément à la nature », a composé lajdupartde ses grandes comédies. Aussi ne faut-il pas s'étonner que l'anathème ait été
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jolé sur son œuvre non soiileuieiit par d'avougles fanatiques, mais par des esprits aussi sages que Rossuet cl Rourdalouc : tous les deux avaient reconnu un ennemi du ciiristianisme dans cet apologiste de la nature, qui, poiu' conduire rtionnno à la sagesse et au bien, l'abandonnait aux impulsions de linstinct et commençait par l'alTranchir des entraves do la morale religieuse. On peut regretter la violence avec laquelle Rossuel et Rourdaloue ont jugé lœuvre de Molière; mais il faut bien reconnaître quils étaient obligés de la condamner, cl que seule làpreté de leur langage peut légitimement olfenser les admirateurs du poète.
D'aulres critiques ont cru pouvoir, sans se réclamer de la morale cbrélienne, diMioncer l'immoralitc des comédies de Molière •. ils l'ont accusé d'avoir ridiculisé la vertu, et porté à la famille une atteinte sensible en ruinant l'autorité paternelle. Mais Fénelon ' etJ.-,I. Rousseau- devaient fatalement entrer en conilit avec Molière, car ils appartiennent à une famille d'esprits qui, surtout épris d'idéal et de perfection, se perdent volontiers dans la cbimére des ambitions surhumaines. Fénelon vise à la sain- Jeté, Rousseau conçoit d'après les héros de l'Iutarque une vertu farouche, pour laquelle s'enflamment sou imagination et son cœur. Molière n'a jamais eu ces illusions, ni ce fanatisme. Il en a été préservé par un sentiment juste et profontl des faiblesses de notre nature. Convaincu comme Pascal que a (\u\ veut faire l'ange fait la bète », il n'a cessé de condamner l'clfort de ceux dont l'orgueil veut s'affranchir des vulgarités de la nature humaine ou des exigences de la vie sociale. On peut même lui reprocher au premier abord de s'être montré trop sévère pour fous les esprits indépendants, dont l'originalité vigoureuse se >lle contre la tyrannie de la mode ou la médiocrité des idées
.luunies. Ce n'est pas seulement en bafouant les marquis de Mascarille et la comtesse d'Escarbagnas que Molière a fait la guerre à l'aristocratie : il a exercé contre elle les représailles de r « esprit bourgeois », en vouant au ridicule toutes les ambitions immodf'rées, même celles du savoir et de la vertu, qui, ayant pour principe l'horreur du vulgaire et du médiocre, se rachètent l'ar le culte de l'idéal. Il na cessé de railler celte littérature