SCÈNE III FIAÏIPAGON, LA FLKCHE
HAUPAGON. — Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas. Allons que l'on détale' de chez moi, mailiv juré* filou, vrai gibier de potence.
L\ FLÈcuE. — Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard, et je pense, sauf correction '. qu'il a le diable au corps.
H.uiPAGON'. — Tu murmures entre tes dents.
LA FLÈCUE. — Pourquoi me chassez-vous ?
HAUPAGo.N, — C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons : sors vite, que je ne t'assomme.
LA FLiicHE. — Qu'est-ce que je vous ai l'ail ?
HAKPAGON. — Tu ui'as fait que je veu.x que lu sorics.
LA FLÈCUE. — Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'atlendre.
1. Celte scène rappelle surtout la iconc iv de l'acte IV de r.l(;/«iaria : on y trouve aussi quelques souvenirs de la première scène de la comédie latine.
2. Maître juré. On appelait autrefois maître celui qui, après avoir ëté api)ienli, prenait rang dans un coi'ps de nif^tiers ou de marchands, et avait donné la preuve de sa capacité professionnelle en exécutant un chef-d'œuvre en présence des autres maîtres et jur<*8.
5. Sniif correction : sorte de réticence, destinée ù atténuer ce qu'il peiU y avoir de. trop audaeieuseinent jirofane dans l'emploi du mot '.liable.
5j'2 LAVARE.
HARPAGON. — Va-l'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison planté tout droit comme un piquet, à obseiver ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes alFaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et l'urettent de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler*.
LA FLÈCHE. — Commeut diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler? Ètes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit?
HARPAGON. — Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards 2, qui prennent garde à ce qu'on fait? Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. Ne serais-tu point homme à aller faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché?
LA FLÈCHE. — Vous avez de l'argent caché?
HARPAGON. — Non, coquîu, je ne dis pas cela, (a part.) J'enrage. Je demande si malicieusement tu n'irais pas faire courir le bruit que j'en ai.
LA FLÈCHE. — Hé ! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose ?
HARPAGON. — Tu fais le raisonneur. Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles, (u lève la main pour lui donner un soufflet.) Sors d'ici, encore une fois.
LA FLÈCHE. — lié bicu ! je sors.
1. C'est à peu près dans les mêmes termes que, dans la comédie de Plante, le vieillard FAiclion gionrmande sa servante Slapliyla. Il lui reproche également d'envoyer de tous côtés des reg.\rds qui furettentct qui espionnent :
Civcumspectatrix cuin ociilis emissiths.
(Se. I, V. 2.)
2. Moiirhnrd, espion. Littré donne des exemples de l'emploi de cher dans?/o«« le sens de épier, espionner, qui remontent au xv° siècle.