‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 443 sur 744 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

CI.ÉANTE. — Nous feignions * à vous aliorder, de peur de vous iiileiTonipre.

HARPAGON. — Je suis Iticii aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers et vous iiuaginer (pie je dise que c'est moi qui ai dix mille écus.

ci.ÉANTE. — Nous n'entrons point dans vos affaires.

UAUi'AGON. — Pkit à Dieu que je les eusse, dix mille écus*.

ciÉANïF.. — Je ne crois pas....

iiAUPAGON. - - Ce serait une bonne afTairc pour moi.

i'i.isE. — Ce sont des choses....

UARPAGON. — J'en aurais bon besoin.

CLÉANTE. — Je pense que....

iiAïu'AGON. — Cela m'accommoderait fort -.

ÉLISE. — Vous êtes....

iiAïu'AGON. — Et je ne me plaindiais pas. comme je fais, que le temps est misérable.

CLÉ.\NTE. — Mon Dieu ! mon père, vous n'avez ]ias lieu de vous plaindre, et l'on sait que vous avez assez de bien.

HARPAGON. — Comment? j'ai assez de bien! ceux qui le disent en ont menti. Il n'y a rien de plus faux; et ce sont des coquins qni font courir tous ces bruits-là.

ÉusE. — Ne vous mettez point en colère.

HARPAGON. — C".ia est étrange, que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes eimemis 1

ci.ÉANTE. — Est-ce être votre ennemi, qne de dire que vous avez du bien?

HARPAGON. - Oui: de pareils discours et les dépenses que vous faites seront cause qu'un de ces jours on me

1. Nous feignions, c'est-à-dire nous hésitions à vous aborder. Molière a fréquemniont employé dans ce sens feindre suivi des prépositions à ou de :

Tu feignais à sortir de ton déguisement.

{L'Étourdi, V, viii.)

2. M'accommoderait, me mettrait à mon aise. Sur le sens de ce mot, voyez plus haut scène ii, p. 529, note i.

viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.

cLK.vNTE. — Quelle grande dépense est-ce que je fais?

HARPAGON. — Quelle? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage* que vous promenez par la ville? Je querellais hier votre sœur;: mais c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au Ciel ; et à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tète, il y aurait là de quoi faire une bonne constitution 2. Je vous l'ai dit vingt fois, mon lils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis s; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

cLÉANTE. — Hé! comment vous dérober?

HARPAGON. — Que sais-je? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'étal* que vous portez?

CLÉANTE. — Moi, mon père? C'est que je joue; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je g;igne.

HAP.PAGON. — C'est fort mal fait. Si vous êtes Jieureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt risrgent que vous gagnez, afin de le trouver uajour. Je voudrais bien savoir, sans parler du reste, à quoi servant tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jus-

1. Équipar/e, état, manière de vivre, et iii particitliùrement. luxe des vêtements.

2. Cviislitiiiion : un bon jdacement de fonds. Richelet {Lexique) : « CoDsifiiiliou, rente annuelle. Mettre de l'argent en consiilution ». (C.ité par M. Livet.)

3. Vous imitez le train de vie des marquis. Molièie a fait maintes illusions satiriques à la coquetterie et au luxe des manjuis. Voyez, dans Zrs Précieuses ridicules, la scène où Mascarille fait l'inventaire de son ajustement.

4. État : la toilette que vous portez. « Les petites lioui-^reoises portent aussi grand état que les dames de qualité. » (Dicl. de l'Académie, Kj'Ji.) Dans le Tartuffe, acte I, se. i :

.... Et cet état me blesse Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.

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