ACTE IL SCÈNE V
lïieftrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos entants.
u vp.i'AGos. — Tant niienx'. Coninienl va notre affaire?
FuosiNE. — Faut-il le demander? et nie voit-on nn'ler^de rien dont je ne vienne à bout? J'ai surtout pour les mariages un talent merveilleux; il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler; et je crois, si je me l'étais mis en tète, que je marierais le Grand Turc avec la République de Venise^. Il n'y avait pas sans doute de si grandes difllcultés à cette afïaire-ci. Comme j'ai commerce chez elles', je les ai à fond Tune et l'autre entretenues de vous, et j'ai dit à la m<M-e le dessein que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue, et prendre l'air à sa fenêtre.
uAui'Ai.oN. — Qui a fait réponse-'....
FKosiNE. — Elle a reçu la proposition avec joie; et quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa tille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de
1. Tant mieux, mot cyniiiuc, où se révèle l'égoîsnie féroce dllarpasfon : un père qui parle ainsi de la mort de ses enfants, n'aura plus le droit de les maudire.
2. Mêler, mo mêler. Rien de plus fréquent au xvii" siècle que cette ellipse du pronom régime devant l'infinitif des verbes réfléchis, surtout quand ils sont accompagnés de faire, voir, écouter, etc. Cf. Corneille :
Si j'avais un prétexte à me miVontenter, Tu me venais bientôt résoudre à le quitter.
[La Galerie du Palais, 11, vi. )
ô. Souvenir de Rabelais. Au cliap. xi.i du tiers livre, Perrin Dandin, l'appointeur de procès, dit à son (ils : « Et te dis, Dandin, mon fils joli, que par cette méthode je pourrais paix mettre, O'.i trêves pour le moins entre le grand Roi et les Vénitiens, entre l'Empereur et les Suisses, entre les Anglais et les Ecossais, entre le Pape et le Ferrarais; irai-je plus lom? ce m'ait Dieu! entre le Turc et le Sophi, entre les Tartres et les Moscovites ».
i. J'ai commerce, je fréquente chez elles.
5. Harpagon continue impatiemment le récit de Frosine, en ''isant : laquelle a répondu...?
la \o(re, elle y a consenti sans peine, et me l'a confiée ponr cela.
UARi'AGox. — C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au Seigneur Anselme; et je serai bien aise qu'elle soit du régale'.
FuosiNE. — Vous avez raison. Elle doit après dîné rendre visite à votre fille, d'où elle t'ait son compte d'aller faire un tour à la foire 2, pour venir ensuite au soupe.
uAiiPAGON. — lié bien ! elles iront ensemble dans mon cari'osse, cpic je leur prêterai.
rr.o^iNE. — Voilà justemenX son aflaire.
HAïu'AGox. — Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa tille ? Lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fil quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celleci? Car encore n'épouse-t-on point une fille, sans qu'elle apporte quelque chose.
FROSINE. — Comment? c'est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente.
HARPAGON. — Douze mille livres de rente!
FROSINE. — Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche; c'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle par conséquent il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges inondés^ per-
1. Régale : telle est l'orthograiilie, contraire à l'usage, généralement adoptée par Molière :
Mais quoi, partir ainsi d'une façon brutale.
Sans me dire im seul mot de douceur pour régale.
{Amphitnjon, I, iv.)
2. 11 s'agit ici d'une des deux grandes foires qui se tenaient à Paris, la foire Saint-Germain et la foire Saint-Laurent.
3. Orgcx mondés, grains d'orge, auxquels la meule a enlevé la première de leurs enveloppes, qui est fort épaisse. « Les dames, dit Furetière, prennent de l'orge mondé pour se conserver le teint frais et s'engraisser. »