‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 485 sur 744 · ACTE lY, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE lY, SCENE I

ol jo n'ai (pie trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens (jui s'iMitre-aiinent en tout bien et en tout honneur. (Jue pourrions-nous faire à ceci?

ci.KANTf:. — Songe un peu. je le prie.

MAP.iANE. — Ouvre-nous des lumières'.

l'i.isE. — Trouve quelque invention jiour rompre- ce que fu as lait.

I KuM.Ni:. — Ceci est assez diflicile. Pour votre mère, elle nisl pas tout à l'ait déraisonnable, et peut-être pourraiton la gagner, et la résoudre à transporter au (ils le don (}u'e!le veut l'aire au père. Mais le mal que j'y trouve, c'est que votre père soit votre père.

ci.KANTE. — Cela s'entend.

I i-.osiNK. — .le veux dire (|u'il conservera du dépit, si l'on montre qu'on le refuse; et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à donner sou consentement à votre mariage. Il fan<lrail, ]inur bien faire, que le refus vînt de lui-même, et làcliei' par quelque moyen de le tlégoùter de votre personne.

CLKANTE. — Tu as raisoii.

I l'.osiNF.. — Oui, l'ai raison, je le sais bien. C'est là ce qu'il faufirait; mais le diantre est' d'en pouvoir trouver les moyens. Attendez : si nous avions (|uel(pie fenune un peu sur l'âge, qui fût de mou talent, et jouàl assez bien poiu' iDiitrefaire une dame de qualité, par le moyen d'un train*

1. Dfs linnirrcs. « (!o mot est pris ici dans lo sons do feiiélres, ou liinle ouverture par où la hmiièro s'introduit et la vue peut saisir une pi iNpective. Ouvrir ilc.t lumières sii;nifio donc, en style moderne, iJiirrir (les jours. » (Gkmn : Lexique de Molière.) Donne-nous quelque .i\ i> (|u\ nous éclaire sur la conduite à tenir. ± Rompre, détruire, annihiler. Cf. Corneille :

Si vous m'aimez encor, vous saurez, dès ce soir, Rompre les noirs ellets d'un juste désespoir.

[La jiliice Royale, III, vi.)

ô. Le diaiilre, euphémisilîe pour diable : le dilTicile est d'en pouvoir trouver les moyens, ■i. Un train : il s'ajjit d'improviser un équijiage, c'est-à-dire une suite

l'ait à la hâlc, et d'un bizarre nom de marquise, ou do vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne, j'aurais assez d'adresse pour faire accroire à votre pt-re que ce serait une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant ; qu'elle serait éperdument amoureuse de lui, et souhaiterait de se voir sa femme, jusqu'à lui donner tout son bien par contrat de mariage; et je ne doute point qu'il ne prêtât l'oreille à la proposition; car enlin il vous aime fort, je le sais; mais il aime un peu plus l'argenl ; et quand, ébloui de ce leurre, il aurait une l'ois consenli à ce qui vous touche, il importerait peu ensuite qu'il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux elfets* de notre marquise.

cLiÏANTK. — Tout cela est l'oi't bien pensé.

FiîosiNE. — Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de mes amies, qui sera notre fait'-.

cLÉANTE. — Sois assuréc, Frosine, de ma reconnaissance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère : c'est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu'il vous sera possible; servez-vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle cette amitié qu'elle a pour vous ; déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout-puissants que le Ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche; et n'oubliez rien, s'il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières, et de ces caresses tou-

ile laquais et de serviteurs, (jui parut attachée à la personne d'une « dame de qualité ».

1. Aux effets, aux biens, aux valeurs, à la fortune de la prétendue marquise.

2. On a reproché à Molière de faire annoncer ici par Frosine un jeu de scène, dont sera frustrée l'attente du spectateur, car nous ne verrons dans la suite aucune marquise de basse Bretagne. Mais il semble que Molière ail voulu simplement nous intéresser ici en nous offrant le spectacle de l'ingéniosité inépuisable de son intrigante.

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