‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 505 sur 744 · ACTE V. SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE V. SCENE V

ANSELME. — Ouoi? VOUS osoz VOUS dii'c fils de Dom Thomas d'Alburcy ?

vAi.ÈRE. — Oui, je l'ose ; et je suis piél de souleuir celle vérité contre qui que ce soit.

ANSELME. — L'audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous conlondre, qu'il y a seize ans pour le moins que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme en voulant dérolier leur vie aux cruelles persécutions ipii ont accompagné les désordres de Naples', et qui en firent exiler plnsiein-s nobles familles.

vALÈf'.F.. — Oui ; mais ap|)renez, pour vous (umioiidre, vous, qu(ï s(»n fils, âgé de sept ans, avecun domesti(pic. fui sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol; cl ipie ce fils sauvé est celui qui vous parle ; apprenez (pie le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi-; qu'il me fit élever comme son propre fds, et que les armes furent mon emploi dès que je m'en trouvai capable ; que j'ai su depuis peu que mon père n'était point mort, comme je l'avais toujours cru; que passant ici pour l'aller chercher, une aventure, par le ciel concertée, me fit voir la charmante Élise; que cette vue me rendit esclave de ses beautés^; et que la violence de mon amom- et les sév(;'rités de son père me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer à la quèle "* de mes parents.

1. Les désordres de Naples, dont parle Anselme, sont ceux ciui l'iirent provoqués, en 1647, par la révolte du pêcheur Masaniello.

2. Prit amitié, nous dirions plutôt prit de l'nmilié pour moi ; mais rien n'est plus fréquent que cette suppression de l'article chez les écrivains qui, comme Molière, ont gardé certains usages do la langue du xv[" siècle; voyez un exemple de Corneille, p. 422, note 1.

5. Valère parle le langage courant de la galanterie, mais il le fait avec une aisance qui en dissimule un peu l'insipide banalité. 4. A In qiiéle, à la recherche. Molière a dit ailleurs ;

Si bien qu'à votre quête ayant jierdu mes peines.

(L' Étourdi, V, XIV.

616 l-ayar::

ANSELME. — Mais cjucls (émoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité?

vALiinF,. — r Le capitaine espagnol; un cachet de rubis qui était à mon père ; un bracelet d'agate que ma mère m'avait mis au bras'; le vieux Pedro, ce domestique (|ui se sauva avec moi du naufrage.

MARiANE. — Hélas ! à vos paroles je puis ici répondre, moi, ([ue vous n'imposez point ; et tout ce que vous diles me fait connaître clairement que vous êtes mon frère.

VALÈUE. — Vous, ma sœur?

MARIANE. — Oui. Mon cœur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche ; et noire mère, que vous allez ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le Ciel ne nous fit point aussi,^ périr dans ce triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté ; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une hem-euse fortune nous rendit notre liberté, et nous retournâmes dans tapies, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gènes, où ma mère alla ramasser (juelques nialheu-

i. Les lîijoux de ce genre ou quelquefois de simples hochets (crepiindia) servent ordinairement dans la comédie latine à amener les « reconnaissances », dont Molière nous donne ici un spécimen assez inattendu, en se conformant à toutes les lois du genre. On a fait observer que les enlèvements dont se rendaient coupables, au xvii" siècle, les corsaires barbaresques, donnaient au dénouement de l'Avare un intérêt d'actualité, qui n'existe plus pour nous. Il n'en est pas moins vrai que ce genre de dénouement avait déjà beaucoup servi, et, dès le XVI' siècle, Luigi Groto (cité par M. Livet ) considérait comme une innovation hardie d'avoir osé faire une comédie où « des parents ne se retrouvent pas au dénouement ».

Page 1