‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 560 sur 744 · SCÈNE IX CLÉONTE, COYIELLE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX CLÉONTE, COYIELLE

CLÉONTE. — Quoi? traiter un aniaul do la sorlo, cl un amant le plus ri(l»'Ie et le plu?; passionné de tous les amants?

coviF.LLE. — C'est une chose épouvaulaMe, que ce qu'on nous fait à tous deu.x.

CLÉONTE. — Je fais voir pour une personne toute l'ardeur ol toute la tendresse qu'on peut inuiî^iner; je n'aime rien au monde qu'elle, et je; n'ai qu'elle dans l'esprit; elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie; je ne parle que d'elle, je ne pense qu'à elle, je ne fais des songes que d'elle, je ne respire que par elle, mon cœur vit tout en elle : et voilà de tant d'amitié la digne récompense. Je suis deux jours sans la voir, qui' sont pour moi deux siècles effroyables : je la rencontre par hasard ; mon cœur, à cette vue, se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage, je vole avec ravissement vers elle; et l'infidéle détourne de moi ses regards, et passe brusquement, connue si de sa vie elle ne m'avait vu !

coviELLE. — Je dis les mêmes choses que vous.

CI.ÉONTE. — Peut-on rien voir d'égal, C.ovielle, à cette perfidie de l'ingrate Lucile?

COVIELLE. — Et à celle. Monsieur, de la pendarde de Nicole ?

CLÉONTE. — Après tant de sacrilices ardents, de soupirs, et de vœux que j'ai faits à ses charmes!

COVIELLE. — Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je 'ui ai rendus dans sa cuisine!

1. Molière, comme la plupart des écrivains de son temps, construit très librement le pronom relatif et l'éloifcne, comme ici, de son antécrdeiit. Mme de Sévig^né écrit : «Je vis hier une chose chez Mademoiselle

GTS I,E BOURGEOIS GE>^TILHOMME.

cLiîoNTiî. — TnnI de larmes que j'ai versées à ses genoux!

coviEu.K. — Taiil (le seaux d'eau que j'ai tirés au puils )Our elle !

cLiioNTE. — Tant d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérii' plus que nioi-inêine !

coviELî.K. — Tant de chalcTu- que j'ai soufTertc à tourner la broche à sa place!

cLÉoNTE. — Elle me fuit avec mépris!

coviEi.LE. — Elle me tourne le dos avec elTronterie.

CLÉONTE. — C'est une perfidie digne des plus grands châtiments.

coviELLE. — C'est une trahison à mériter mille soufflets.

cuîoNTE. — Ne t'avise point, je te pi'ic, de me parler jamais pour elle.

COVIELLE. — Moi, Monsieur! Dieu m'en garde!

CLÉONTE. — Ne viens point m'excuser l'action de cette infidèle.

COVIELLE. — N'ayez pas peur.

CLÉONTE. — Non, vois-tu, tous tes discours pour la défendre ne serviront de rien.

COVIELLE. — Qui songe à cela?

CLÉONTE. — Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompi;e ensemble' tout commerce.

coviELLE. — J'y consens.

CLÉONTE. — Ce Monsieur le Comte qui va chez elle lui donne peut-être dans la vue^; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la cjualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l'éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu'elle au changement on je la vois

qui me lit plaisir ». Et La Bruyère : « Le Cid n'a eu qu'une voi.r pour lui à sa naissance qui a été celle de l'admiration ».

1. Ensemble : avec elle; M. Livet fait observer que cet emploi de ('y(.sem/</e avec le singulier je est un tour particulier à Molière, probablement échappé à sa plume, et dont on ne cite aucun autre exemple.

2. Lui donne dans In me, lui plait : cette locution n'a pas disparu de l'usage, mais sous une forme plus triviale.

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