‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 561 sur 744 · ACTE III, SCÈNE IX. C · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IX. C

courir, el ne lui laisser pas toute la plnire fie nie quitter.

coviELLE. — C'est fort bien dit, el j'entre pour mon compte dans tous vos sentiments.

cxÉoNTE. — Donne la main à mon dépit ', et soutiens ma résolution contre tous les restes d'amour qui me pourraient parler pour elle. Dis-moi, je t'en conjure, tout le mal que In pourras; fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable; et marque-moi bien, pour m'en déo^oùter, tous les défauts que tu peux voir en elle.

coviEi.LE. — Elle, Monsieur! voilà une belle mijaurée, une pimpesouée- bien bâtie, pour vous donner tant d'amour! Je ne lui vois rien que de très médiocre, et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits'.

cLÉosTE. — Cela est vrai, elle a les yeux jx'lils; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.

COVIELLE. — Elle a la bouche grande.

CLÉoNTE. — Oui; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.

i. Seconde mon dépit. Cf. Ir Misniilhinpr, p. iiO, note 2; et p. .472.

2. Mijaurée, femme (|iii fait la délicate et la précieuse. — Pimpesouée, femme qui montre des prétentions, avec de petites manières afFeclées et ridicules. Pimpesouée vient probablement du vieux verbe pimper, qui signifie parer, attifer, et dont il nous reste Ile participe de sens neutre) pimpant, et du vieil adjectif souef. souefve, qui voulait dire doux, agréable. {Note d'Anfier.)

3. Si l'on en croit les biograplics de Molière, il faudrait retrouver, dans ce portrait de Lucile, .\rmande Béjart flle-mème, dont toutes les imperfections sont si spirituellement ntLiMUié'cs ou changées en éloges par l'amour de Cléonte, c'est-à-dire de Molière. Celui-ci est du nombre des amants qui, comme le ditElianle :

....Comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms.

(Le Misanthrope, II, iv.)

6S0 i.K liori'.GKois gkmilhumml;.

coviELLE. — Pour sa lailie, elle n'est |ias fiiainle.

CLÉONTE. — ÎVon; mais elle est aisée et bien prise.

COVIELLE. — Elle alTecte une nonchalance dans si)ii |)arler, et dans ses actions.

CLKOME. — Il est vrai; mais elle a grâce à toiit cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à' s'insinuer dans les cœurs.

COVIELLE. — Pour de l'esprit....

CLÉONTE. — Ah! elle en a, Covielie, du plus lin, du plus délicat.

COVIELLE. — Sa conversation....

CLÉONTE. — Sa conversation est charmante.

COVIELLE. — Elle est toujours sérieuse.

CLÉONTE. — Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes? et vois-tu rien déplus impertinent que des femmes qui rient à tout propos?

COVIELLE. — Mais enlhi elle est capricieuse autant que personne du monde.

CLÉONTE. — Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord; mais tout sied bien aux belles, on soutire tout des belles.

COVIELLE. — Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l'aimer toujours-'.

CLÉONTE. — Moi, j'aimerais mieux mourir; et je vais la haïr autant que je l'ai aimée.

COVIELLE. — Le moyen, si vous la trouvez si parl'aite?

CLÉONTE. — C'est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux l'aire mieux voir la force de mon cQMir : à la haïr, à la quitter, loiile belle, toute pleine d'atti'aits, toute aimable qu(\je la tiouve. La voici.

Page 1