ACTE III, SCÈNE MI
l'avoue, j'ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats : je trouve que toute imposture est indigne d'un lifiunète homme, et qu'il y a de la h'uheto à déguiser ce ([ue le Ciel nous a lait naître, à se parer aux yeux du monde d'un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'on F.'est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu dos charges honorables'. Je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable. Mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d'autres en ma place croiraient pouvoir prétendre, et je vous dirai franche:i:ent que je ne suis point gentilhomme.
MONsiEL'p. JOLT.DAiN. — Touchoz là, Mousiour : ma lille n'est j)as pour vous*.
CLKOME. — Comment?
MONSIEUR joiJHDAiN. — Vous u'étes poiut geul ilhomme, VOUS n'aurez pas ma (îUe.
MADAME joiitDAiN. — Que voulcz-vous douc dire avec votre gentilhummc'? est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis '?
do vivacitô ce ridicule de la bourgeoisie. Voyez le cliapitre intitulé : De quelques usaqos, où nous lisons : « Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière répandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage et qu'on appelle château, pour être cru noble si»' sa parole ».
1. C'est en ces termes prosaïques que Malherbe vante les aïeux du duc il- Bellegarde :
De qui n'est-il pas reconnu Que toujours les tiens ont tenu Les charges les plus honorables?
2. Cette réponse do M. Jourdain a eu la bonne fortune de devenir proverbiale : elle s'emploie pour signifier à quelqu'un un refus, tout en attestant qu'on ne veut pas renoncer à son amitié pour un dissentiment passager.
ô. On cite un passage du Honinn comique (\. v.) où Scarron emploie cette locution d'auDarenco uroverbiale , u 11 fait l'entendu comme s il
fiSS I.E lîOIfîfiF.OlS fiENTII.IKlMMi:.
MONsiF.fr, .loriiiiAiN. — Taisez-vous, ma rciiiinc : jo vous vois VL'iiii'.
M.VnAMi: JOIIID.UN. — DeSCeiHloilS-llOllS lollS (ll'IlV (|I1C (le
hoiiiic hourgeoisie'?
MONSIEl'R JOLHIIAIN. — Voilà pilS lo COUp (Ic lailgUC?
MAnAMK Joi'RnAiN. — Et volri! père n'élail-il ^las iriarchand aussi Iticn quo lo ini(Mi?
iVnNsiRr'ri Jourdain. — Peste soit de la fi'iniiicl Elle n'y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela*. Tout ce que j'ai à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhounne.
madame JOURDAIN. — 11 faut à votre fille un mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête homme riche et bien fait, rju'un gentilhomme gueux et mal bâti.
NICOLE. — Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j'aie jamais vu.
MONSIEUR JOURDAIN. — Taisez-vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation. J'ai du bien assez pour ma taille, je n'ai besoin que d'honneur, et je la veux faire marquise.
MADAME JOURDAIN. — Marquiso?
tHail sorti de la côte de saint Louis ». La cuisse de .liipitor ])nrta£re avec la côte de saint Louis l'honneur de symboliser les nolMes origines.
1. C'est-à-dire d'ailleurs, d'autre part que de bonne bourgeoisie. Nous avons déjà vu dans les Précieuses ridicules (se. i) cette ellipse de autre chose devant que : « Ont-elles répondu que oui et non à tout ce que nous avons pu leur dire? »
2. Auger pense que « ce trait est d'une force qui excède les bornes de l'exagération tliéàtrale ». Cependant, si nous en croyons La Bruyère. M. Jourdain peut être de bonne foi : « Un homme du peuple, à force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade faussement qu'il a vu un prodige.... De même le roturier qui dit pnr habitude qu'il tire son origine de quelque; ancien baron ou de quelque châtelain, dont il est vrai qu'il ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend ». (De quelques usut/es.)