ACTE lY. SCÈNE I. Glt
d'un vert qui n'est point trop commandanl ' ; d'un carré de mouton gourmande de persil-; d'une longe de veau de rivière^, longue comme cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d'amande; de perdrix relevées d'un fiuTiet surprenant; et pour son opéra*, d'une soupe à bouillon perlé 5, soutenue d'un jeune gros dindon cantonné*' de pigeonneaux, et couronnée d'oignons blancs, mariés avec la chicorée. Mais pouiinoi. je vous avoue mon ignorance; et comme Monsieur Jouidain a tort bien dit, je voudrais que le repas fût ])lus digne de vous être oiï'ei't.
DORi.MKNE. — Je ne réponds à ce compliment, qu'en mangeant connue je l'ais.
1. Cbmmandaiil, dominant : la verdeur el la jeunesse du vin se lais- Sfiil encore deviner, mais no s'imposent pas au |)alais. Molière se raille ici du jargon technique des amateurs de bonne ciière, de ces /^ro/Vsc/rtn.s l'ordre des Coteaux, que Boileau avait déjà ridiculisés on IG60, dans s-' m* satire.
2. Gourmande : le sens de cette expression est assez obscur ; on l'explique diversement : les uns entendent par là criblé, semé de persil ; les autres préten lent que la saveur du mouton est corriijée par le persil.
5. Veau de rivière, n Les veaux de rivières sont des veaux extrêmement gras, qui viennent de vers Rouen, oi'i il y a de bons pâturages. » (Flhktièkf:, Dictionnaire.) La lontje est la partie du veau comprise entre le cuisseau et les côtelettes de fUet.
i. Pour son opéra, pour son chef-d'œuvre. M. Livet cite le père Bouhours qui, dans ses Remarques nouvelles sur la langue française (1082), explique ainsi cetemploi du mol opéra : « Ce mot opéra s'appli(iue, dans le (iguré, à tout ce qui siMnble difficile ou peut être pris pour nn chef-d'œuvre ». C'est ainsi (|ue La Fontaine, félicitant Turenne de sa victoire de Sintzheim, lui écrit :
En surmontant Charles et Caprara, Vous avez fait, Seigneur, un opéra.
;>. Bouillon perlé, bouillon qui, jeté dans l'eau fioide, forme des perles au fond. Le Dictionnairi, Ù7 l'Académie de 1601 expliquait ainsi cette iocution .- « On appelle un :,oi.illon perlé un bouillon bien fait, bien consoi.imé et ou la substance et le suc de la viande paraissent comme par petits grains de perle ».
6. Cantonné, accompagné : c'est un terme de blason, qui sigiiKie ayant à ses quatre angles: on dit, par exemple, une croix d'argent cantonnée de quatre coquilles do même.
MONsiiar. jour.DAiN. — Ah! que voilà de Iiellcs mains!
DORiMKMK. — Les lîiains sont médiocres, Monsieur Jourdain; mais vous vouiez parler du diamant, qui est fort beau.
Bio.NsiKLK JOURDAIN. — Moi, Madame! Dieu me gai'de d'en vouloir parier; ce ne serait pas agir en galant homme, et l(! diamant est fort peu de chose.
DoiujiÈNK. — Vous êtes bien dégoûté.
MONSIEUR JOURDAIN. — Vous avcz frop de bonté....
DORANTE. — Allons, qu'on donne du vin à Monsieur Jourdain, et à CCS Messieurs, qui nous feront la grâce de nous chanter un air à boire.
DoiuMiiNE. — C'est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d'y mêler la musique, et je me vois ici adînirablement régalée*.
MONSIEUR JOURDAIN. — Madame, ce n'est pas....
DOUANTE. — Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces Messieurs; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.
Les Musiciens et la Musicienne prennent des verres, chantent deux chansons à boire, et sont soutenus de tonte la symphonie -.)
PREMIÈRE CHANSON A BOIIiE.
Un pelil doigt, Philis, pour commencer le tour.
Ali! qu'un verre en vos mains a d'agréables charmes!
Vous et le vin, vous vous prêtez des armes, Et je sens pour tous deux redoubler vion amour : Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle.
Une ardeur éternelle.
Qu'en mouillant votre bouclie il en reçoit d' attraits. Et que l'on voit par lui voire bouche embellie!
1. La cour avait dû mettre ce goût de musique de table à la mode. C'était chez, le Uoi un usage établi qu'aux dîners publics, et quelquefois aux soupers, l'une des deux bandes de violons ou la musique même de la chapelle so fissent entendre.