AVERTISSEMENT
Jamais entreprise au Ihéàtre ne fut si précipitée que celle-ci; et c'est une chose, je crois, toute nouvelle, qu'une comédie ait été conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours. Je ne dis pas cela pour me piquer de Vimpromphi, et en prétendre de la gloire, mais seulement pour prévenir certaines gens qui pourraient trouver à redire que je n'aie pas mis ici toutes les espèces de Fâcheux qui se trouvent. Je sais que le nombre en est grand, et à la cour et dans la ville, et que, sans épisodes*, j'eusse bien pu en composer une comédie de cinq actes bien fournis, et avoir encore de la matière de reste. Mais, dans le peu de temps qui me fut donné, il m'était impossible de faire un grand dessein, et de rêver beaucoup sur le choix de mes personnages et sur la disposition de mon sujet-. Je me réduisis donc à ne toucher ' qu'un petit nombre d'Importuns ; et je pris ceux qui s'offrirent d'abord
1. Sans rpisodes, sans rien ajouter qui soit étranger au sujet. L'expression dont se sert ici Molière surprend un peu, car nous avons précisément l'habitude d'appeler pièces « épisodes les comédies comme les Fâcheux.
2. Le poète semble nous dire ici comment il procède quand il n'est pas pressé par le temps : il a pour habitiule de « rêver beaucoup » ; 1« mot est à retenir.
3. Toucher, parler de. Ce mot ne s'emploierait plus dans ce sens, joint, comme ici .à un nom de persouae.
à mon esprit, et que je crus les plus propres à réjouir les augustes personnes devant qui j'avais à paraître ; et pour lier proniptement toutes ces choses ensemble, je me servis du premier nœud que je pus trouver. Ce n'est pas mon dessein d'examiner maintenant si tout cela pouvait être mieux, et si tous ceux qui s'y sont divertis ont ri selon les règles'. Le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'aurai faites, et je ne désespère pas de faire voir un jour, en grand auteur, que je puis citer Aristote et Horace-. En attendant cet examen, qui peut-être ne viendra point, je m'en remets assez aux décisions de la multitude, et je tiens aussi difficile de combattre un ouvrage que le public approuve, que d'en défendre un qu'il condamne^.
Il n'y a personne qui ne sache pour quelle réjouissance la pièce fut composée, et cette fàle a fait un tel éclat, qu'il n'est pas nécessaire d'en parler ; mais il ne sera pas hors de propos de dire deux paroles des ornements qu'on a mêlés avec la comédie.
Le dessein était de donner un ballet aussi ; et comme il n'y avait qu"un petit nombre choisi de danseurs excellents, on fut contraint de séparer les entrées de ce ballet, et l'avis fut de les jeter dans les entr'actes de la comédie, afin que ces intervalles donnassent temps aux mêmes hait Sur ces fameuses règles, voyez la Critique de l'Ecole des femmes, paRe IGO.
2. Molière ne devait pas tenir cet engagement ; du reste le ton cavalier siii- lequel il en parle, semlile prouver qu'il no prit jamais au sérieux un pareil dessein. Il fait évidemment allusion aux Examens As ses pièces et aux trois Discours (ht poème dramatique que venait de publier Corneille, et où il ne se faisait pas faute en effet de « citer Aristote et Horace ».
3. Sur les idées exprimées ici par Molière, voyez p. 160 et suiv.