‹ Théatre choisi de RegnardChapitre 10 sur 135 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Où cent flots écumants, et tombant en cascades. Semblent être poussés par autant de naïades ; Là, dis-je, reposant sur un lit de roseaux. Je vous vois sur un char sortir du fond des eaux : Vous aviez de Vénus et l'habit et la mine : Cent mille amours poussaient une conque marine, Et les zéphyrs badins, volant de toutes parts. Faisaient au gré des airs flotter des étendards.

Ah ! ciel ! le joli rêve !

ARAMINTE

Achevez, je vous prie.

LE CHEVALIER

Mon âme, à cet aspect, d'étonnement saisie...

ARAMINTE

Et j'étais la Vénus flottant sur ce canal?

LE CHEVALIER

Oui, madame, vous-même, en propre original. L'esprit donc enchanté d'un si noble spectacle. Je me suis avancé près de vous sans obstacle.

ARAMINTE

De grâce, dites-moi, parlant sincèrement, Sous l'habit de Vénus, avais-je l'air charmant, Le port noble et divin * ?

LE CHEVALIER

Le plus divin du monde ; Vous sentiez la déesse une lieue à la ronde. M 'étant donc avancé pour vous donner la main. Le jardin à mes yeux a disparu soudain ; Et je me suis trouvé dans une grotte obscure. Que l'art embellissait ainsi que la nature. Là, dans un plein repos, et couronné de fleurs, Je vous persuadais de mes vives douleurs. Vous vous laissiez toucher d'une bonté nouvelle. Et preniez de Vénus la douceur naturelle. Lorsque, par un malheur qui n'a point de pareil, Mon valet, en entrant, a ca^isé mon réveil.

I. AramiQte est proche parante de la Délise des Femmes savantes (a. II).

ARAMINTE

Je suis au désespoir de cette circonstance : Et voilà des valets l'ordinaire impudence ! Toujours mal à propos ils viennent vous trouver.

LE CHEVALIER

Mon songe n'est pas fait, et je veux l'achever.

ARAMINTE

D'accord. Mais je voudrais que, pour vous satisfaire,

Votre bonheur toujours ne fût pas en chimère.

Et qu'un heureux hymen, entre nous concerté.

Pût donner à vos feux plus de réaUté.

Mais j'en crains le retour : dans le siècle où nous sommes.

Le dégoût dans l'hymen est naturel aux hommes :

Et la possession souvent du * premier jour

Leur ôte tout le sel et le goût de l'amour.

LE CHEVALIER

Ah ! madame, pour vous mon amour est extrême :

Je sens qu'il doit aller par delà la mort même :

Et si, par un malheur que je n'ose prévoir.

Votre mort... Ah ! grands dieux ! quel affreux désespoir!

Mon âme, en y pensant, de douleur possédée...

Rejetons loin de nous cette funeste idée ;

Et, pour mieux célébrer le plaisir du retour,

Je veux que nous dînions ensemble dans ce jour.

J'ai fait, dès ce matin, inviter une amie.

Et vous augmenterez la bonne compagnie.

LE CHEVALIER

Madame, cet honneur m'est bien avantageux. Une affaire à présent m'arrache de ces lieux : Pour revenir plus tôt, je pars en diligence -.

ARAMINTE

Allez. Je vous attends avec impatience.

LE CHEVALIER

Ici, dans un moment, je reviens sur mes pas.

I D't : dOs le. — 2. En diligence en hâje.

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