‹ Théatre choisi de RegnardChapitre 11 sur 135 · SCÈNE V : DÉMOPHON. ARAMINTE, FINETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE V : DÉMOPHON. ARAMINTE, FINETTE

FINETTE

Mais quelqu'un vient ici.

C'est Démophon.

DÉMOPHON

Bonjour, ma sœur.

ARAMINTE

Bonjour, mon frère.

DÉMOPHON

Bonjour. J'allais chez vous pour vous parler d'affaire.

ARAMINTE

Ici, comme chez moi, vous pouvez m'ennuyer.

DÉMOPHON

Votre nièce Isabelle est d'âge à marier ; Et monsieur Robertin, dont je connais le zèle, A su me ménager un bon parti pour elle : Un jeune homme doué d'esprit et de vertus, Possédant, qui plus est, soixante mille écus D'un oncle qui l'a fait unique légataire. Dont le dit Robertin est le dépositaire : Et j'apprends, par les mots du billet que voici. Que cet homme en ce jour doit arriver ici.

ARAMINTE

Je suis vraiment fort aise.

DÉMOPHON

Or donc, ce mariage Étant pour la famille un fort grand avantage.

22 — LES MÈNECHMES

En vous voyant déjà, ma sœur, sur le retour, N'ayant, comme je crois, nul penchant pour l'amour, Je me suis bien promis qu'en faveur de l'affaire Vous feriez de vos biens donation entière, Vous gardant l'usufruit jusques à votre mort.

ARAMINTE

Jusqu'à ma mort ! Vraiment, ce projet me plaît fort ! Vous vous êtes promis, il faut vous dépromettre. L'âge, comme je crois, peut encor me permettre D'aspirer à l'hymen et d'avoir des enfants.

DÉMOPHON

Vous vous moquez, ma sœur? Vous avez cinquante ans.

ARAMINTE

Moi, j'ai cinquante ans? moi ! Finette?

FINE 1 TE

Quels reproches!

Hélas ! on n'est jamais trahi que par ses proches. A cause que madame a vécu quelque temps. On ne la croit plus jeune ! Il est de sottes gens !

DÉMOPHON

Ma sœur, dans mon calcul je crois vous faire grâce'. Et je raisonne ainsi : J'en ai cinquante, et passe'; Vous êtes mon aînée; ergo, dans ua seul mot. Vous voyez si j'ai tort.

ARAMINTE

Votre ergo n'est qu'un sot; Et je sais fort bien, moi, que cela ne peut être. Ma jeunesse à mon teint se fait asse.^ connaître. Ce que je puis vous dire en termes clairs et nets, C'est qu'il faut de mon bien vous passer pour jamais; Que je me porte mieux que tous tant que vous êtes; Que, malgré les complots qu'en votre âme vous faites. Je prétends enterrer, avec l'aide de Dieu, Les enfants que j'aurai, vous, et ma nièce. Adieu. C'est moi qui vous le dis; m'entendez-vous, mon frère ? Allons, Finette, allons.

{Elle sort.)

I. Faire grâce : faire une grâce, avantager. — 2. Et passe : et plus encore.

Page 1