‹ Théatre choisi de RegnardChapitre 12 sur 135 · SCÈNE PREMIÈRE : LE CHEVALIER, VALENTIN · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE : LE CHEVALIER, VALENTIN

VALENTIN

Votre frère est trouvé, mais ce n'est pas sans peine ;

Vous m'en voyez, monsieur, encor tout hors d'haleine.

J'avais couru Paris de l'un à l'autre bout,

Au coche, au messager, à la poste, et partout ;

Et je vous avertis que je n'ai passé rue

Où quelque créancier ne m'ait choqué la vue ;

J'ai même rencontré ce Gascon, ce marquis,

A qui, depuis un an, nous devons cent louis...

LE CHEVALIER

J'ai honte de devoir si longtemps cette somme Il me l'a, tu le sais, prêtée en galant homme ; Et, du premier argent que je pourrai toucher. De m'acquitter vers lui rien ne peut m'empêcher.

VALENTIN

Tant mieux. Ne sachant plus enfin quel parti prendre,

A la douane encor j'ai bien voulu me rendre :

Là, j'ai vu votre frère au milieu des commis,

Qui s'emportait contre eux du quiproquo commis.

Je l'ai connu * de loin ; et cette ressemblance.

Dont vous m'avez parlé, passe toute croyance :

Le \'isage et les traits, l'air et le ton de voix,

Ce n'est qu'un ; je m'y suis trompé plus d'une fois.

Son esprit, il est vrai, n'est peis semblable au vôtre.

Il est brusque, impoU ; son humeur est tout autre.

On voit bien qu'il n'a pas goûté l'air de Paris ;

Et c'est un franc Picard qui tient de son pays.

LE CHEVALIER

On doit peu s'étonner de cet air de rudesse Dans un provincial nourri sans pohtesse : Et ce n'est qu'à Paris que l'on perd aujourd'hui Cet air sauvage et dur qui règne encore en lui.

VALEXTIN

De loin, comme j'ai dit, j'observais sa querelle ;

Et quand il est sorti, j'ai fait briller mon zèle ;

J'ai flatté son esprit : enfin j'ai si bien fait

Qu'il veut, comme je crois, me prendre pour valet -.

Il s'est même informé pour une hôtellerie.

Moi, dans les hauts projets dont mon âme est remplie,

J'ai d'abord^ enseigné l'auberge que voici.

Il doit dans un moment me venir joindre ici.

LE CHEVALIER

Quels sont ces hauts projets dont ton âme est charmée?

VALENTIN

La fortune aujourd'hui me paraît désarmée. Tantôt, chemin faisant, j'ai cru, sans me flatter, Que de la ressemblance on pourrait profiter. Pour obtenir plus tôt Isabelle du père, Et tirer, qui plus est, cet argent du notaire : Ce seraient deux beaux coups à la fois !

1. Connu : reconnu. — 2. Ce Valentin est parent du Sbrigani de M. de Pourceaugnac (a. I, se. v). — 3. D'abord : sur-le-champ.

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