ACTE IV — 155 SCÈNE VII : ÉRASTE, CRISPIN
CRISPIN, remettant en place la table et les chaises.
Ai- je tenu parole?
Et, dans l'occasion, sais-je jouer mon rôle. Et faire un testament?
ÉRASTE
Trop bien pour ton profit.
Dis-moi donc, malheureux ! as-tu perdu l'esprit, De faire un testament qui m'est si dommageable? De laisser à Lisette une somme semblable?
CRisriN Ma foi, ce n'est pas trop.
ÉRASTE
Deux mille écus comptant I
Il faut, en pareil cas, que chacun soit content. Pouvais-je moins laisser à cette pauvre fille?
ÉRASTE
Comment donc, traître !
CRISPIN
Elle est un peu de la famille.
Votre oncle, si l'on croit le lardon * scandaleux. N'a pas été toujours impotent et goutteux ; Et j'ai dû lui laisser un peu de subsistance, Pour l'acquit de son âme et de ma conscience,
ÉRASTE
Et de ta conscience 1 Et ces quinze cents francs De pension à toi payables tous les ans, Que tu t'es fait léguer avec tant de prudence, Est-ce encor pour l'acquit de cette conscience?
CRISPIN
Il ne faut point, monsieur, s'estomaquer si fort : On peut en un moment nous mettre tous d'accord.
I Lardon : rapport médisant.
Puisque le testament que nous venons de faire. Où je vous institue unique légataire.
Ne peut avoir l'honneur d'obtenir votre aveu, Il faut le déchirer et le jeter au feu.
ÉRASTE
M'en préserve le ciel I
Sans former d'entreprise, Laissons la chose au point où votre oncle l'a mise.
ÉRASTE
Ce serait cent fois pis ; j'en mourrais de douleur.
CRISPIN
Il s'élève, aussi bien, dans le fond de mon cœur. Certain remords cuisant, certaine syndérèse *, Qui furieusement sur l'estomac me pèse.
ÉRASTE
Rentrons, Crispin ; je tremble, et suis persuadé
Que nous allons trouver mon oncle décédé ;
Ou que, dans ce moment, pour le moins il expire.
CRISPIN
Hélas ! il était temps, ma foi, de faire écrire,
ÉRASTE
Le laurier dont tu viens de couronner ton front Ne peut avoir un prix ni trop grand, ni trop prompt.
CRISPIN
Il faut donc, s'il vous plaît, ra'avancer une année
De cette pension que je me suis donnée :
Vous ne sauriez me faire un plus charmant plaisir.
ÉRASTE
C'est ce que nous verrons avec plus de loisir.