‹ Théâtre choisiChapitre 109 sur 206 · MARIONNETTE · texte numérisé non relu

MARIONNETTE

IDIOT

Mon Dieu, non Et celui-là me sert de nom et de prénom. Pourtant je suis peut-être un enfant légitime, Mais mes nobles parents ont gardé l'anonyme ; J'espère cependant les connaître plus tard.

Mais provisoirement, vous vous trouvez bâtard.

IDIOT

Vous avez dit le mot. Je me trouve, ma chère, Bâtard, pour le moment. Ma respectable mère, Ayant quelques raisons pour craindre le cancan, Me déposa mioche à l'hôpital de Caen.

A Tàge de trois ans j'étais déjà Tort triste, J'étais sombre, grognon, gourmand et royaliste.

MARIONNETTE, à part.

Royaliste à trois ans! Ah ! le petit coquin ! Il est vrai qu'à douze ans on est républicain.

IDIOT

J'étais d'une maigreur à nulle autre pareille; J'allais crever d'ennui lorsqu'une femme vieille Et du peuple (veuillez noter l'expression) Voulut dans son logis me prendre en pension. Mais cette vieille gueuse était acariâtre, Et du matin au soir me battait comme plâtre. Enfin elle mourut, me laissant tout son bien, Trente-cinq francs de rente.

MARIONNETTE

Ah ! c'est peu.

IDIOT

je crois bien Que c'est peu; n'ai-je pas bien raison d'être triste? Je ne possède rien que cela, dont j'existe,

MARIONNETTE, i pari Ce garçOD a vraiment di'^ mois qui sont à lui.

MARIONNETTE. 24o

Dont j'existe !

Voulant échapper à l'ennui, Et trouvant que d'ailleurs la vie était amère, (Car je la dégustais depuis vingt ans, ma chère, J'avais bien eu le temps d'en remarquer le goût.) Je voulus voyager, me promener partout Comme le juif errant dont parle l'Écriture. Je partis seul, à pied, n'ayant pas de voiture ; Je traversai les monts, je traversai la mer, Et lorsque je revins, j'étais encore amer.

MARIONNETTE

C'est avoir du malheur.

IDIOT

C'est vraiment déplorable.

Convenez avec moi que c'est inconcevable : Passer à voyager et ses nuits et ses jours Pour n'être pas amer, et puis l'être toujours.

MARIONNETTE

C'est vraiment le guignon qui contre vous conspire.

IDIOT

Je ne me heurte à rien où je ne me déchire ;

Regardez mon habit dans quel état il est,

Mon pauvre pantalon, et même mon gilet.

Me trouvant à Paris, errant et sans ressource,

J'allais me promener le soir devant la Bourse

(La mienne était à sec) pour la première fois:

C'est là que j'entendis le son de votre voix,

Marionnette! 0 ciel! comme elle fut émue,

Mon âme, lorsqu'à moi vous êtes apparue!

Qu'avec bonheur sur vous mon regard s'arrêta!

J'avais devant les yeux l'image de Vesta,

Chaste divinité qu'on adorait à Rome.

En me prenant le bras, vous me dites : « Bel homme! »

Interdit et muet je regardai soudain

24(j MARIONNETTE.

Cet ange de vertu qui me tenait la main;

Car vous teniez ma main qui tremblait dans la vôtre.

Pardon, me dites-vous, je vous prends pour un autre;

Vous avez tellement les traits et le regard

De mon cousin germain, Nicolas le jobard,

Que sacs être coupable on peut bien s'y méprendre.

Moi, j'allais riposter; vous ne pûtes m'entendre,

Car vous m'aviez quitté pour empoigner le bras

D'un grand monsieur, en bleu, que je ne connais pas;

C'était votre cousin, sans doute, il me le semble,

Car, sans plus de façons vous filâtes ensemble,

Et l'ange aérien disparut à mes yeux,

Comme l'azur mourant d'un brillant arc-en-cieux.

Ça, je crois qu'il me fait du pathos romantique. Du docteur Esquirol serait-ce une pratique? Serait-ce un échappé de Charenton?

IDIOT

Depuis, J'ai battu pour vous voir le pavé de Paris, Dieu saitl car votre image, attachée à mon être, Me suivait en tous lieux, comme un chien suit son maître. Enfin, las de chercher et de ne pas vous voir, Je partis pour Pontoise, avant-hier au soir; Et le premier objet qu'en arrivant je trouve C'esl vous! Goneevez-vous quel agrémenl j'éprouve... Maintenant, je suis prêt à tout Taire pour vous; Pour vous prouver ma foi tout me semblera doux. Quelqu'un vous déplaît-il? faut-il que je l'évcntrc? « Faut-il que je. lui Banque un couteau dans le ventre?

M Ul ION NETTE.

Non, vraiment.

IDIOT

Voulez-v<uis que je me fasse chouan?

Que j'aille à cloche-pied «le Marseille à Rouen,

MARIONNETTE. 247

Que j'aille aux Nouveautés pour voir jouer la Morte ?

MARIONNETTE

Grand Dieu ! quel dévoûment ! Non ! l'épreuve est trop forte.

A part.

Le malheureux garçon n'a plus le sens commun.

IDIOT

Voulez-vous à vos yeux voir expirer quelqu'un? Voulez-vous qu'au plafond je suspende une corde, Et puis que je m'accroche après...

MARIONNETTE

Miséricorde!

Moi? vouloir votre mort?

IDIOT

Pour prix de ce trépas, Je ne veux rien d'avance... on ne me paiera pas Si l'on n'est pas content.

MARIONNETTE, à part.

C'est vraiment du délire

IDIOT

Une fois décédé, je ne veux qu'un sourire, Un unique sourire, un sourire bien fait ; Tout mort que je serai, je serai satisfait. Voilà!

MARIONNETTE, à part.

Ce dévoûment est vraiment romanesque ; Il me flatterait fort s'il n'était pas burlesque. '

IDIOT

Marionnette, eh bien ! parlez donc, me voici!

MARIONNETTE

Vous êtes un crétin, mais je vous aime ainsi.

IDIOT

Quoi ! vraiment ! ah! grand Dieu ! ma joie est sans seconde, Et mon bonheur pourra faire la dot d'un monde.

MARIONNETTE, étonnée.

Que dites-vous?

248 MARIONNETTE

IDIOT

J'ai fait un projet étonnant.

C'est d'unir l'Amérique avec le Continent... Je dis que mon bonheur dotera la future.

MARIONNETTE

Pour le coup sa raison est en déconfiture. Je n'y comprends plus rien...

IDIOT

Ainsi, vous m'épousez?

MARIONNETTE

Pas du tout.

IDIOT

Comment ça?

MARIONNETTE

Jamais.

IDIOT

Vous refusez?

MARIONNETTE

Je refuse tout net.

IDIOT

Ah ! quel affreux caprice !

Que diable voulez-vous! vous êtes un jocrisse; Un amoureux transi m'ennuie à l'infini, Et vous êtes encor plus dindon qu'Hernani.

IDIOT

Eh bien! n'en parlons plus.

MARIONNETTE, à part.

il prend gaiement la chose.

IDIOT

Et puisque cet hymen qu'ici je vous propose No peul p;is vous aller, dites-moi seulement Quel est ce livre?... c'est pour passer un moment ; Car je ne vois pas trop en quoi ça m'intéresse.

MARIONNETTE. 2.49

MARIONNETTE

Votre indiscrétion me fatigue et me blesse. Trouvez-vous cet effet dramatique et nouveau? Quand vous chicanerez sur cet, in-octavo, A quoi bon? répondez.

IDIOT

Mais franchement, ma reine, Je n'avais d'autre but que d'allonger ïa scène.

MARIONNETTE

Elle est déjà trop longue et manque d'action.

IDIOT

Je fais à ce sujet une réflexion...

Puisque ni vous, ni moi, n'avons plus rien à dire,

Autant nous séparer; pour moi je me retire.

Bonsoir.

MARIONNETTE

Vous me quittez? (Apart.) Et pas un incident, Pour terminer mon acte à peu près proprement!

CUIRVERNI, en dehors.

A la garde!... à la garde!

MARIONNETTE

Ah! je te remercie, Mon Dieu! de m'envoyer cette péripétie.

Hélas! je commençais à beaucoup patauger. Idiot... voyez donc, quelqu'un est en danger, Puisqu'on crie à la garde.

CUIRVERNI, en dehors.

A la garde ! à la garde !

IDIOT

Me ne sais si je dois...

II ouvre la fenêtre.

Ma foi, je me hasarde.

MARIONNETTE

Qu'est-ce, Idiot?

250 MARIONNETTE

IDIOT

Je vois un malheureux garçon Dont on tanne le cuir d'une étrange façon ; Ils tapent sur son dos comme sur une enclume, On bien comme on ferait pour battre un lit de plume.

Un homme qu'on abime. Ah! grand Dieu, quel malheur !

IDIOT

Cela m'en a bien l'air.

CUIR VERNI, en dehors.

A la garde! au voleur!

IDIOT

Ah ! vous allez les voir s'enfuir à mon approche.

MARIONNETTE

Êtes-vous bien armé !

ID1QT.

J'ai ce qu'il faut en poche.

MARIONNETTE

Des pistolets...

IDIOT

Oh! non... le moyen est trop noir, Et le mien est plus sûr.

MARIONNETTE

Qu'est-ce?

IDIOT, tirant une brochure de sa poche.

Vous allez voir !

Je suis sûr de l'effet.

Dieu!... j'ai L'effroi dans l'âme!

ii)ioT, lisant à hante M>i\ devant la fenêtre. « Marion Delorme.

MAliloVNT.TTi:, ., part.

Eh? mais... que i'ait-il don*?

roioT.

« Drame

MARIONNETTE. 251

« En cinq actes, en vers... »

On entend un bruit de pas et les cris confus de gens qui se sauvent.

Tenez, tenez... voyez...

Regardez-les s'enfuir, ces gredins effrayés.

CUIRVERNI , en dehors.

Mille remercîments, Monsieur ; ah ! quel service Vous m'avez rendu là !

IDIOT, sur le balcon.

Allez, Dieu vous bénisse.

CUIRVERNI, en dehors.

Je serais très-flatté de vous serrer la main ; Vous êtes mon sauveur.

IDIOT

Allez votre chemin.

CUIRVERNI, en dehors.

Cela n'est pas français.

Mais voyez-vous ce pleutre Qui me reprend?

CUIRVERNI, en dehors.

Aller étant un verbe neutre, On ne dit pas aller un chemin.

IDIOT

C'est égal, Vous n'en êtes pas moins un grossier animal. Ce n'est pas quand je viens de vous tirer d'affaire, L'instant de me donner des leçons de grammaire.

CUIRVERNI, criant.

Gros animal vous-même.

IDIOT, à part.

En effet, j'ai failli; J'aurais dû, pour parler, repasser mon Wailly.

CUIRVERNI, toujours en dehors.

Vous êtes mon sauveur.

•2o2 MARIONNETTE.

IDIOT, à Marionnette.

Écoutez comme il beugle Mais comment... le voilà monté!

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