VALÈRE, MERLIN
MERLIN
Enfin donc, quoi qu'il en puisse arriver, vous voulez voir Angélique ?
VALÈRE
Oui, mon pauvre Merlin, je veux savoir d'elle sa destinée et la mienne, et je ne saurais plus vivre dans la contrainte où nous sommes depuis si longtemps Tun et l'autie.
MERLIN
Vous allez rompre toutes les mesures gùe nous avons prises, si Ton vous voit avec Angélique.
VALÈRE
Que je suis malheureux! J'aime, ie suis aimé de la plus aimable personne du monde, mon père s'avise d'en devenir amoureux; et pour comble de disgrâce, je donne malheureusement de l'amour à la mère de celle que j'aime.
MERLIN
Tout cela est vrai ; mais, raisonnons un peu là- dessus.
VÀLÈRE.
Et suis-je en état de raisonner, dans le chagrin où je me trouve, lorsque mon amour?...
MERLIN
Ma foi, Monsieur, votre amour n'est qu'une bête, puisqu'il vous empêche de raisonner. Je voudrais bien savoir d'où diantre il peut venir ce chagrin où vous êtes si mal à propos. Une veuve, un peu sur le retour à la vérité, est amoureuse de vous; le grand malheur! SUe est assez folle pour se persuader que vous l'aimez aussi; quel accident ! Dans cette pensée, elle vous donne la meilleure partie de son bien ; cela est fort chagrinant! Grâce aux petits soins que je prends, vous n'avez pas seulement la peine de sonnai ter ; cela est bien rude 1 Sans faire la moindre démarche qui paraisse intéressée, vous voyez pleuvoir chez vous les donations ; quelle affliction ! L'argent comptant ; le moyen de résister à ces chagrins-là ! Les pierreries; voilà de quoi s'aller pendre I Hé morbleUy que vous ne savez guère bien user de votre fortune ! Combien y a-t-il de jeunes gens à Paris, des mieux bâtis et aes plus huppés, qui sous de pareilles conditions voudraient toute leur vie être obligés de faire assidûment leur cour à Mélusine et à Urgande même, si elles vivaient encore.
VALÂRE.
Ah ! mon pauvre Merlin^ qu'ils en seraient bientôt dégoûtés, s'ils étaient dans le même état où je suis aujourd'hui.
MERLIN
Donnez-vous un peu de patience, nous allons examiner le reste. Premièrement, je tombe d'accord avec vous qu'une vieille amoureuse est un très fâcheux animal. Mais enfin, Madame Gérante n'est pas si fort avancée dans la carrière ; elle n'a que quarante-cinq, ou quarante-huit ans tout au plus, et ce n'est à proprement parler, qu'une demi-vieille. Il est vrai qu'elle est un peu pressante, elle veut que vous l'épousiez aujourdhui; cela est violent, et je ne vous conseille pas de le faire.