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XVII I DANCOURT

si médiocre qu'elle eût plutôt masqué l'original.

Force nous est donc de nous en tenir à ce que nous suggère le livre. Si nous nous reportons aux jugements de ceux qui ont pu voir jouer le théâtre de Dancourt, il faut bien reconnaître qu'ils en ont presque tous parlé de façon assez cavalière, pour ne pas dire dédaigneuse.

Écoutez d'abord Voltaire, dans sa liste des écrivains français du siècle de Louis XIY :

« Ce que Regnard était à Tégard de Molière dans la haate comédie, le comédien Dancourt Tétait dans la farce. Beaucoup de ses pièces attirent encore un assez grand concours ; elles sont gaies ; le dialogue en est naïf. »

La Harpe n'est guère plus favorable :

tt Dancourt marche bien loin après Dufresny, et pourtant il doit avoir un rang parmi les comiques de troisième ordre ; ce qui est bien encore quelque chose. Cet auteur courait après Thistoriette ou Tobjet du moment , pour en faire un vaudeville, qu'on oubliait aussi vite que le fait qui Tavait fait naître. Mais il n'en est pas moins vrai que le Galant jardinier, le Mari retrouvé, les Trois Cousines, les Bow*geois à la mode seront toujours au nombre des petites ,J pièces que l'on revoit avec plaisir. Il y. a dans son J dialogue de l'esprit qui n'exclut pas le naturel. Il rend ses paysans agréables, sans leur ôter la physionomie qui leur convient , et il saisit assez bien quelques-uns des ridicules de la bourgeoisie. »

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Palissot écrivait à son tour :

« Le dialogue de Dancourt est très vif et très enjoué, mais l'auteur s'écarte souvent de l'objet de sa scène pour montrer de l'esprit et courir après un bon mot

« Malheureusement, toutes les pièces de l'auteur se ressemblent un peu trop. Il n'a guère peint que des femmes d'intrigue et &fs chevaliers d'industrie ; mais ce n'est pas un médiocre mérite de les avoir peints d'une manière vraie et naturelle, tels enfin qu'on les voyait dans la société. Dancourt, par -le. caractère de" vérité qu'il a su donner à ses personnages , peut être regardé, en quelque sorte, comme le Téniers de la comédie. »

Et Yoisenon :

« Presque toutes les comédies de Dancourt étaient des paysanneries gaies, légèrement écrites, dialoguées vivement. On les méprisait de son temps ; on en désirerait de semblables aujourd'hui. »

Terminons par ce mot qu'on trouve dans la correspondance de Grimm et Diderot , année 1753 :

« Nous avons revu avec plaisir les Trois Cousines et le Moulin de Javelle^ petites pièces qui ont cette gaieté si singulière qu'on ne trouve plus dans les pièces de théâtre d'aujourd'hui, et qui s'est perdue avec Dancourt, de même que ces saillies et cette vivacité qui caractérisaient son dialogue, et qui le rendait si original et si supérieur aux autres. »

De toutes ces citations, dont on pourrait allonger le nombre , de tous ces tesiimonia, comme disaient les éditeurs du temps jadis, on

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pourrait inférer que tout en rendant justice à la verve, à l'esprit et à la gaieté de Dancourt, on le tenait en assez piètre estime. 11 n'avait, pour reprendre le mot de Voltaire, écrit que des farces. Nous dirions aujourd'hui des vaudevilles. ^

(Test qu'autrefois le vaudeville n'était pas un genre à part ; il n'avait pas des théâtres à lui. Il n'y avait qu'une scène où il fût possible de porter les pièces : c'était la Comédie- Française. Les Italiens qui, après avoir longtemps joué leur répertoire d'improvisations italiennes, s'étaient mis, vers 1680, à représenter en français des petites pièces, dans le genre de nos vaudevilles, avaient été supprimés par arrêté du roi en 1697, juste à l'époque où Dancourt était dans toute la force de son talent ; les théâtres de la foire Saint-Germain et de la foire Saint-Laurent, n'avaient pas pris encore, grâce aux interdictions de la police, le développement qu'ils atteignirent plus tard. Toute la littérature dramatique se trouvait donc concentrée dans la maison de Molière, où les comédiens de l'hôtel de Bourgogne étaient venus se fondre. Là, on faisait profession de n'estimer que la tragédie, telle que l'avaient connue Corneille et Racine, ou la grande comédie, la comédie de caractère, et si l'on y admettait la farce, encore fallait-il qu'il y eût cinq actes et qu'elle fût en vers, comme le Légataire universel. On souffrait les autres pièces ; on y riait même ; car elles étaient sou-

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vent plus amusantes ; mais on n'en prisait pas les anteurs.

C'est ce qui explique que tous ceux qui ont, au siècle dernier, parlé de Dancourt , tout en rendant justice à son talent, ont porté dans l'appréciation qu'ils en ont faite, une nuance de mésestime. Songez 'que de notre temps il a fallu que Labiche entrât à l'Académie , pour que le public consentît à reconnaître, comme un des maîtres de la scène contemporaine, un simple faiseur de vaudevilles. Dancourt n'a écrit que des vaudevilles.

Qu'est-ce qu'un vaudeville ?

Le vaudeville , au lieu de s'attaquer aux caractères et aux passions, de les étudier et d'en tirer, avec les effets de rire ou de larmes que le théâtre comporte , un sujet de réflexions profondes et un enseignement, s'attache plutôt soit aux menus faits de la vie courante qu'il embrouille en forme de quiproquo, et démêle ensuite comme il peut sans trop se soucier de la vraisemblance ; soit aux légers travers de la vie contemporaine qu'il tourne en ridicule d'une main légère, sans enfoncer trop avant le trait de la raillerie.

Molière — on trouve tout dans Molière — a donné les premiers modèles du vaudeville ; mais telle était la force de ce génie singulier, que le vaudeville, traité par lui, s'échappait tout de suite dans la haute comédie. Qu'est-ce que les Précieuses ridicules ? Un simple vaudeville. Car elles ne visent qu'un Iravers, sans

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importance, qu'une des modes les plus passagères de Tesprit français. Mais derrière le jargon de Cathos et de Madelon badinant avec le faux marquis de Mascarille, Molière a su faire entrevoir un défaut qui est de tous les temps, si bien que le Monde où Von s^ ennuie nous a semblé être une nouvelle édition des Précieuses ridicules,

Sganarelle ou le Cocu imaginaire et le Médecin malgré lui, ne sont que des vaudevilles burlesques, du genre de ceux que joue chez nous le Palais-Royal ; il n'y a là que la mise en œuvre, au point de vue de la scène , d'un fait de la vie ordinaire. Mais dans l'un, Molière a d'un trait ineffaçable marqué l'opinion que peuvent se faire, de l'infidélité de leur femme, les maris trompés de tous les âges ; et dans l'autre, il a stigmatisé, d'un rire immortel, les prétentions et le verbiage des faux savants.

Dancourt n'a pas de ces envolées. C'est un vaudevilliste qui écrit de purs vaudevilles, et s'il n'a pas créé le genre, on peut dire au moins qu'il l'a le premier exploité en tous les sens. Les Scribe, les Bayard, les Labiche, les Lambert Thiboust , peuvent reconnaître en lui un aïeul, qui leur a ouvert une voie où ils ont poussé bien plus avant que lui.

Dancourt ne savait pas faire une pièce, et il est vrai que c'était un art ignoré de son temps, et que son public n'exigeait pas de lui. Rien de plus simple et de plus nu que ses scénarios habituels. Il ne se donna guère la peine de

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nouer fortement une intrigue , et pourtant , dans ses scénarios, bâtis à la diable, que de trouvailles scéniques qui révèlent l'homme de théâtre.

Un bon bourgeois a acheté une campagne près Paris ; il s'y est établi ; il y plantera des choux et vivra tranqiiille. Il a compté sans sa femme qui, au rebours de M"™* Jourdain, est hantée des idées de noblesse et de luxe. Il est à remarquer que chez Dancourt, ce sont tou- ^ jours les femmes qui poussent la vanité jus- \ qu'à la fohe, tandis que Molière leur attribue ^ généralement plus de bon sens et de raison. Tous les nobliaux du pays viennent lui demander l'hospitalité; on leur fait grand'chère et grand feu ; il enrage. Il y a là une demi douzaine de scènes excellentes où ce brave homme se débat en vain contre ces hôtes qui viennent le gruger et que sa femme lui impose.

Comment se débarrasser de tous ces moineaux pillards ?

Admirez ici l'invention du vaudevilliste. Le bonhomme court à la porte de sa villa, y suspend un bouchon et y met une enseigne d'hôtellerie. Voilà la pièce retournée : Les gentillètres arrivent , gens bien endentés , qui parlent de mettre la cuisine à sac. Et tout aussitôt le propriétaire, déguisé en aubergiste, donne les prix de ses chambres, les menus de ses repas de table d'hôte, tandis que sa femme enrage de l'humiliation.

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Mais ce n'est pas tout.

A la première scène de F ouvrage ce bourgeois a flanqué à la porte un neveu qui, en sa qualité de cousin, faisait la cour à sa fille. Le jeune homme s'est en allé fort contrit, mais jurant tout bas de revenir.

Il revient en effet. Son oncle veut le chasser de nouveau.

— Moi, dit le neveu, je viens louer une chambre. C'est ici une auberge. Vous n'avez pas le droit de me refuser le gîte.

N'est-ce pas là une trouvaille ? Savez-vous bien qu'avec ces deux revirements, n'importe quel vaudevilliste d'aujourd'hui se chargerait d'écrire la pièce ; il n'y aurait que les détails de mœurs qu'il faudrait changer, le cadre resterait le même.

Dans une autre pièce, il s'agit de faire évader un amant, sans que le père ou le futur s'en aperçoive. On propose déjouer au Colin- Maillard. L'imbécile qu'on veut tromper se laisse mettre un bandeau sur les yeux, et tandis qu'il jette les bras autour de lui, son rival s'évade. C'est la même donnée dont Clément Caraguel a fait le Bougeoir,

Dans la Parisienne , l'ingénue — c'est la Parisienne — est obligée, par une sorte de malencontreux hasard, de donner rendez-vous à quatre amants, au même endroit et à la même heure. De ces amants, il y en a un qu'elle aime ; c'est Eraste. Il arrive le premier ; elle trouve moyen de le faire cacher

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dans un cabinet et fait place ainsi aux trois autres.

Le premier est un robin, galant empressé et novice ; on lui fait accroire que la soubrette est une surveillante devant qui Ton ne peut s'expliquer. On le congédie brusquement, et dans la crainte qu'il ne rencontre son rival, qui est près d'entrer, on le fait monter au grenier de la maison. Le second amoureux prend la place ; c'est un gascon plus rusé ; à Taxîcueil qu'on lui fait, aux craintes que la Parisienne affecte d'être surprise par sa mère, il devine qu*on veut se défaire de lui ; il se fâche, il menace, il sort furieux au moment où le quatrième arrive.

C'est un vieillard. Il s'agit de l'écarter, et de faire évader le robin caché dans la maison. La Parisienne conte un roman au vieil imbécile ; elle lui persuade qu'elle vient de sauver la vie à un jeune homme qu'un spadassin voulait tuer, et le conjure d'achever sa bonne œuvre en escortant jusque chez lui le malheureux, qui ne peut sans risque sortir seul.

Cette idée de la Parisienne de faire escorter \ l'un de ses deux amants par l'autre, afin de 1 s'en débarrasser au profit d'un troisième, est J encore une trouvaille dramatique. u-^

Dancourt abonde en ces sortes d'inventions *• qu'il rencontre, plutôt qu'il ne les cherche, au courant de sa plume. Il n'en fait rien la plupart du temps ; chez les vaudevillistes de l'école de Scribe, un imbroglio de ce genre

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serait préparé, aménagé, filé avec un soin" et un art merveilleux ; Técole moderne y joindrait le ragoût d'un dialogue à l'emportepièce. Dancourt indique les .situations et passe.

Le malheur, c'est qu'une situation , une fois trouvée, se peut transporter aisément dans d'autres œuvres. Je disais tout à l'heure que je me chargerais de faire, avec la Maison de campagne de Dancourt, une satyre des mœurs contemporaines , en gJardant le cadre imaginé par lui : c'est qu'un cadre appartient à tout le monde.

Parmi ceux que l'on trouve chez Dancourt, la plupart qu'il a recueillis, transformés ou imaginés, sont démodés aujourd'hui et l'on ne pourrait plus en faire usage. Les autres, qui pourraient encore servir, auraient besoin d'être rafraîchis. Mais si grande que soit la part d'invention de notre auteur en ce genre, il faut être du métier pour lui en savoir gré, et ce n'est pas là un mérite qui puisse garder de l'oubli un écrivain dramatique. Bien au contraire ; car si l'on reprend une pièce des siècles passés , c'est précisément au cadre que se marqueront le mieux les moisissures du temps.

Cette part d'originalité qui a dû séduire les contemporains de Dancourt est donc absolument perdue pour nous. Le seul et véritable agrément que nous puissions trouver à lire son théâtre, puisqu'on ne le joue plus, c'est

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