‹ Théâtre choisiChapitre 53 sur 64 · SCENE III JEAN, ROBERT · texte numérisé non relu

SCENE III JEAN, ROBERT

JEAN, allant à Robert avec une parfaite simplicité. Bonjour, monsieur le ministre.

ROBERT, lui serrant la main.

Monsieur le comte, j'espère que je ne vous dérange pas !...

JEAN

Du tout !... Du tout !... {Lui offrant un siège.) Enchanté !

ROBERT, s asseyant.

Comment se porte madame Boussard ?...,

JEAN, légèrement surpris.

Mais... à merveille.... Ma sœur, depuis la mort de son mari, habite chez moi... Elle tient mon ménage de célibataire...

ROBERT N'est-ce pas elle qui, tout à l'heure, m'a répondu au téléphone ?

Elle-même.

ROBERT, souriant.

Je m'en doutais... (Un silence.) Il y a bien des années, monsieur le comte, que nous ne nous sommes rencontrés...

JEAN Pardon !... Je vous ai souvent aperçu à la tribune de la Chambre...

ROBERT, riant.

Si vous appelez cela une rencontre !.... Toujours est-il que notre dernière vraie rencontre a eu lieu dans le presbytère de Miremont... Mais j'ai peut-être tort d'évoquer le souvenir d'une journée...

JEAN

Pas le moins du monde. Nous pouvons aborder tous les sujets.

ROBERT

C'est ce que j'ai répondu à ma femme, qui me recommandait la prudence.

JEAN

Votre femme... je l'ai beaucoup connue... Elle va

bien ?...

Parfaitement, merci !... Elle m'a chargé pour vous de ses compliments les plus affectueux.

JEAN Elle a vécu dans cette maison...

ROBERT Elle ne l'a pas oublié. Tout à l'heure, sa dernière parole a été : « Monsieur Jean va te recevoir dans la bibliothèque oii je lui ai avoué mon amour. »

JEAN, subitement sérieux.

Ah !... Elle ne vous cache rien !...

ROBERT

Rien, absolument.

JEAN

Pas même ce que je lui ai raconté pour la guérir de sa passion ?...

ROBERT Elle me l'a répété dès que notre mariage a été décidé.

JEAN

Etiez-vons déjà renseigné lorsque nous- nous sommes réunis au presbytère ?

ROBERT

Oui, je savais que votre rébellion enfantine avait coûté la vie à un ouvrier... Il est impossible d'avoir pour un homme plus d'admiration que j'en ai eu pour vous pendant cette réunion tragique. Maître de votre secret, je voyais clair dans votre âme. Je comprenais que vous étiez notre arni, non par bonté de cœur, mais pour apaiser un remords. Votre croisade en faveur des ouvriers était un sacrifice expiatoire. Ce Repas du lion qui provoquait parmi les compagnons une explosion de rage et qui, par moments, me révoltait comme eux, me remplissait en même temps d'estime et de pitié pour vous. Quelle mvention touchante !... Il n'y avait qu'à vous entendre pour sentir que vous ne cherchiez pas à nous convaincre. La seule personne à laquelle vous parliez était votre conscience... Elle s'obstinait à vous enchaîner à nous... Vous exigiez votre indépendance. Ce combat entre elle et vous que je suivais sous chaque mot, sous chaque geste, offrait un spectacle unique. J'en étais encore tout ému lorsqu'une demiheure plus tard je suis arrivé devant le corps de

votre beau-frère... En l'apercevant, j'ai tout de suite pensé : M. Jean est libre !...

JEAN Si vous m'admirez, je vous paie de retour. Sachant ce que vous saviez, il est très beau de ne vous en être pas fait une arme dans la lutte violente où nous étions engagés.

ROBERT, riant.

N'exagérez pas mon mérite !... J'ai cédé aux instances de ma femme pour quitter Miremont aussitôt après notre mariage et aller gagner ma vie ailleurs.

JEAN

Alors c'est votre ménage, au lieu de vous seul, que j'estime... {Un silence.) Lorsque, devant le cadavre de Georges, vous vous êtes écrié : M. Jean est libre !... avez-vous prévu que je m'adjugerais le poste du disparu ?

Oui, parfaitement. Après avoir entendu votre discours, ce n'était pas dificile. Ce qu'on ne pouvait pas prévoir, c'est le peu de temps qu'il vous faudrait pour acquérir les qualités d'un grand chef. Pendant la nuit qui a succédé à la sanglante aventure, les ouvriers, entassés dans les cabarets, commentaient l'événement. 11 n'y avait qu'une voix

pour prédire la décadence des forges et assurer que jamais un industriel de l'envergure de M. Boussard ne serait remplacé. Ils se trompaient. Vous possédez le génie des affaires et le don du commandement à un degré que le défunt lui-même n'atteignait pas.

JEAN A présent, permettez-moi de vous poser une question... Vous êtes ancien ouvrier et ministre du Travail. Impossible d'avoir une compétence plus étendue pour apprécier l'œuvre d'un patron de la grande espèce. De plus, vous êtes un honnête homme et une conscience droite. Je vous prends pour juge. Ma question la voici : En embrassant d'un regard l'ensemble de ma carrière, trouvez-vous que j'aie tenu le serment de mon enfance, d'être, d'un bout à l'autre de mon existence, utile aux travailleurs ?...

ROBERT Oui, sans la moindre hésitation.

JEAN Vous pensez surtout à ma campagne religieuse. Annoncer aux déshérités que l'Eglise appuyait leurs justes réclamations, fortifiait leurs âmes.

ROBERT Je ne suis pas certain que vous ayez amélioré le moral des ouvriers : mais vous avez amené les per-

sonnes de votre monde à tenir compte du droit au bien-être de leurs salariés et vous avez exposé la question sociale à de beaux messieurs qui n'y songeaient pas...

JEAN

Serez-vous aussi affirmatif en faveur de la seconde partie de mon existence ?

ROBERT, riant.

Je vois ce qui vous tourmente !.... Vous craignez d'avoir été parjure en profitant de notre crime pour transiger avec vos remords. Eh bien ! rassurezvous... Je considère que votre seconde manière a été plus féconde que la première.

JEAN Sans que je l'aie fait exprès...

ROBERT Celui qui nous a si joliment démontré la théorie du Repas du lion n'a pas le droit de se donner pour un bienfaiteur involontaire. Vous avez, avec une pleine conscience de vos responsabilités, choisi la voie qui semblait conduire le plus sûrement au but. Vous ne vous trompiez pas. Votre fortune est immense et la prospérité de la région qui entoure vos forges justifie, dans une large mesure, la part du lion que vous retenez. Loyalement, je vous déclare que je la

trouve trop forte, mais il faut vous rendre cette justice que vous savez aller au-devant des revendications des travailleurs et leur donner la veille ce qu'ils exigeraient le lendemain. Vous serez, j'en suis certain, le premier parmi les grands industriels à mettre vos usines sous le régime de la participation aux bénéfices. Vos ouvriers s'y attendent. On ne peut pas dire qu'ils vous aiment, car vous êtes un maître à poigne, mais ils vous estiment et vous respectent. La grève est inconnue dans vos établissements.

JEAN, riant.

Si je meurs avant vous, je souhaite que mon successeur à l'Académie s'adresse à vous pour se documenter. J'y gagnerai un beau panégyrique...

ROBERT Laissez-moi d'abord achever celui que je prononce... Savez-vous quand vous avez rendu aux classes laborieuses le plus signalé service ?... C'est à l'instant même où vous aviez l'air de les lâcher.

JEAN Pendant la séance au presbytère ?

ROBERT Justement... Votre discours m'avait laissé rêveur. A force de le méditer, j'en ai extrait des notions

précieuses... Comme j'étais destiné à devenir un des chefs du parti socialiste et un des arbitres des destinées de la France, vous deveniez, en me communiquant vos idées, un des directeurs spirituels du pays.

JEAN

Je suis curieux d'apprendre laquelle de mes idées vous a séduit.

ROBERT On vous objectait que le travailleur produit la richesse, vous avez répondu que c'est le désir... J'ai riposté que, pour multiplier un sentiment si salutaire, il fallait payer cher vos ouvriers, parce que celui qui a de l'argent plein ses poches a 1 esprit ouvert à toutes les fantaisies. Le mendiant ne soupçonne même pas quels flots d'ambitions déferlent dans l'âme du riche. Cette idée n'a plus cessé de me préoccuper. J'ai rapproché le mendiant du sauvage, son frère en indigence. Le sauvage est infiniment borné dans ses désirs, parce que son voism, nu comme lui, affamé comme lui, vivant comme lui de proies incertaines, ne possède ni terres, ni maisons, ni joyaux, ni aucun des objets qui, chez nous, éveillent les convoitises... La sauvagesse ne reste pas en extase devant les bijouteries d'une rue de la Paix, n'entre pas en pâmoison devant les oripeaux d une

sauvagesse plus opulente. Là où tous les hommes sont économiquement égaux règne une incurable misère... Cette pensée m'a guéri du collectivisme sentimental et puéril qui a été mon idéal du temps de nos anciennes querelles. Il nous ramenait par le plus court chemin à une sauvagerie peu enviable.

JEAN

S'il est vrai que je sois pour quelque chose dans votre évolution, ce sera mon plus beau titre de gloire... Vous avez imprimé au socialisme une orientation qui le conduit hors du marais où il s'embourbait. Il admet à présent que le luxe excite l'envie, et fait foisonner les désirs qui retombent en pluie d'or sur le patron et les ouvriers. Il ne s'agit plus d'anéantir le riche, mais, au contraire, de favoriser sa multiplication. Le capital et le travail commencent à entrevoir qu'au lieu de se combattre, il est plus profitable de s'entendre pour exploiter en commun le trésor que les appétits de chacun contribuent à créer. Cet heureux état d'esprit, on vous le doit, monsieur le ministre, et l'élite du pays se prépare à vous témoigner sa reconnaissance en vous ouvrant les portes de la grande maison où vous désirez pénétrer.

ROBERT, très surpris.

Quelle maison ?... Je ne comprends pas...

JEAN

Allons donc ! Le motif de votre visite n'est pas difficile à deviner : vous venez me demander de voter pour vous à l'Académie.

ROBERT, riant.

Moi, candidat à l'Académie ! En aucune façon. Je sais que ce bruit a couru, mais rien ne le justifiait.., Un rustre de mon espèce n'est pas fait pour siéger en si bonne compagnie. Je suis tout simplement venu vous implorer de la part de ma femme.

JEAN En quoi puis-je l'obliger ?...

ROBERT

Elle s'intéresse vivement à l'œuvre des habitations pour familles nombreuses, dont elle est présidente. Vous n'ignorez pas la situation lamentable que l'égoïsme des propriétaires fait aux parents chargés de trop d'enfants. Partout on les repousse, et ces gens, qui sont l'espoir de la France, se verront bientôt condamnés à coucher sous les ponts. La logique de vos idées exige que vous soyez l'ami des ménages féconds. Le fourmillement des désirs et, par conséquent, la richesse, augmente en proportion du nombre des âmes.

JEAN

C'est certain. Les nations à grosse natalité développent une activité prodigieuse qui les rend prospères en temps de paix et, en temps de guerre, invincibles... Lorsque j'étais gamin, j'allais souvent visiter le rucher de votre frère, le garde-chasse. Pour désigner une ruche en décadence, il disait : « Celle-ci ne vaut rien... Sa population est faible... Elle ne produit même plus assez de miel pour le peu de mouches qui l'habitent. Elle va périr... » Le manque de population était un indice de misère... Il en est des sociétés humaines comme des colonies animales : plus il y a de bouches à nourrir, plus la ration de chacun devient plantureuse.

ROBERT

L'auteur d'une pareille maxime ne repoussera pas ma prière. L'œuvre en question bâtit des logements confortables qu'elle loue pour un prix modéré aux parents prolifiques. Elle tiendra son assemblée générale dans un mois. Ma femme vous supplie d'y prendre la parole et d'y prononcer un de ces magnifiques discours dont vous avez le secret. Votre observation au sujet des ruches pauvres y sera d'un effet délicieux. Le désir de l'abeille voltigeant de fleur en fleur pour en tirer des rayons de miel... J'entends cela d'ici !... Consentez-vous ?...

JEAN De tout cœur !... Ravi de m'associer à votre femme pour la grandeur de la patrie

ROBERT Vous êtes un homme charmant !... (Entre F abbé.)

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