JEAN, ROBERT, L'ABBÉ
JEAN, allant à l'abbé.
Bonjour, monsieur le curé !... (Lui montrant Robert.) Reconnaissez-vous ce monsieur ?
l'abbé, lentement, après avoir dévisagé Robert. Oui, je le reconnais.
ROBERT Que diable viens-tu faire à Paris ?
l'abbé Je mène à Lourdes le pèlerinage de ma paroisse. On nous accorde une journée pour visiter Montmartre.
Et tu n'en profitais pas pour aller serrer la main à ton frère ?...
224 œuvres choisies de m. de curel
l'abbé
Je n'y aurais pas manqué si j'avais pensé lui faire plaisir...
ROBERT, allant à lui la main tendue.
Imbécile !... Tu ne vas pas me la refuser peutêtre ?...
l'abbé, prenant sa main.
Celui qui ne se dérange pas pour recueillir le dernier soupir de sa mère n'a pas le droit de se blesser SI on ne compte guère sur ses sentiments fraternels.
ROBERT, à Jean, en lui montrant Fabbé.
Ces braves gens ne parviennent pas à comprendre que des hommes tels que vous et moi ne peuvent être soumis à la règle commune. Vois-tu, l'abbé, tu n as pas su devenir évêque ou cardinal, tu es resté curé dans ton trou, tu ne peux pas te représenter ce qui se passe dans des têtes comme les nôtres.
JEAN, à l'abbé.
Ne vous scandalisez pas.... Les personnalités qui, par le seul fait de leur existence, honorent la société, ont quelques droits d'en prendre à leur aise avec elle. Le temps qu'ils emploient à se grandir n'est pas perdu pour le bien général.
l'abbé, ironique.
Comme celui qu'ils consacreraient à l'enterrement d'une mère...
ROBERT
Tu as la dent dure, pour un donneur d'eau bénite.
l'abbÉ
Si je t'ai peiné, pardonne-moi !... Evidemment, avec mes idées de paysan, je ne suis pas à la hauteur !... Vous avez accompli de grandes choses et vous êtes satisfaits !... C'est si naturel !...
ROBERT
Laissons cela et parlons de maman... On n'a pas jugé à propos de m'envoyer des détails sur sa fin... A-t-elle souffert ?...
l'abbé
Très peu... Elle est morte de vieillesse, sans maladie bien définie... Mais, pendant les dernières semâmes, elle avait des hallucinations qui la bouleversaient... Elle croyait voir les personnes qu'elle avait connues dans sa jeunesse... Elle revivait les événements qui l'avaient frappée... Papa lui apparaissait souvent, presque toujours avec l'horrible
blessure du coup de fusil de braconnier... Un mais
tin, comme j'achevais ma messe, on est venu m'appeler... Elle se plaignait d'être insultée par des gens qui assiégeaient le presbytère. J'ai couru près d'elle et l'ai trouvée folle de terreur. En m'apercevant, elle s'est écriée : « Paul, je t'en supplie, protège-moi contre cette foule... Entends-tu de quelle odieuse façon ces misérables me traitent ?... ' Du doigt elle me montrait notre silencieux petit jardin où sautillaient des merles... Sachant, par expérience, qu'il ne fallait pas la contredire, j'ai doucement répondu que la police était en train de disperser les envahisseurs... Un peu rassurée, elle a repris : « Tout à l'heure, une populace déguenillée a envahi le jardin. Elle tramait un homme vêtu de haillons et cloué sur une croix... Oui, crucifié comme Jésus, mais ce n'était pas Jésus !... J'ai très bien reconnu ce vagabond qui, l'année dernière, est venu nous demander la charité et que j'ai chassé parce qu'il sentait 1 eaude-vie... Et voilà qu'ils ont planté devant cette fenêtre la croix sur laquelle se débattait ce malheureux, et ils se sont mis à hurler que ma cruauté les condamnait à périr tous, les uns après les autres, dans les tortures. Le crucifié lui-même vomissait contre moi d'abominables accusations... Tiens, l'entends-tu encore ?... L'entends-tu ? » En disant cela, elle m'échappait pour se précipiter à la fenêtre, d où | elle contemplait de nouveau l'infernalejvision. C'en
était trop pour ses forces !... Au moment où elle s'affaissait, je l'ai recueillie dans mes bras et portée sur son lit. Elle n'a plus repris connaissance. Une demi-heure après, son âme comparaissait devant Dieu !
ROBERT
Chère maman qui avait si bon cœur !...
l'abbé Oui, presque pauvre, elle se privait pour faire la charité, et parce qu'un mendiant lui a vainement tendu la main, elle s'est infligé à elle-même une agonie de mauvais riche... En veillant la nuit auprès de son corps, j'ai longuement prié pour toi, Robert... Tu es de ceux qui prétendent que la charité est une insulte à la misère et que le malheureux, au lieu d'implorer, doit exiger... Il me semble que tu es en contradiction avec une loi divine. Chez les païens eux-mêmes, les suppliants étaient considérés comme les protégés et les représentants des dieux... J'ai demandé à Celui qui a dit : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous >^ de t'éclairer...
ROBERT Pourquoi m'éclairer, moi, plutôt que toi qui, en exagérant la charité aux dépens de la justice, mets la terreur dans les consciences pures ?... Remarquele, je n'attaque pas... Je me défends... Je suis prêt
à reconnaître qu'en un certain sens tu sauves des âmes, mais laisse-moi croire qu'à ma façon j'en sauve également... Là-dessus, au revoir !... Après un récit comme le tien, on a besoin de solitude. (// lui serre la main.) Monsieur le comte, merci de votre accueil... Mes respects à madame Boussard.
JEAN Mes meilleurs souvenirs à votre femme et qu'elle compte sur ma promesse... (Robert sort. Jean, qui Va reconduit jusque la porte, revenant à l'abbé.) Ce mendiant accusateur se dresse devant moi !... Il m'invective du haut de cette croix à l'ombre de laquelle j'exposais autrefois la question sociale... Je suis certain, pourtant, d'avoir marché vers le progrès... Qu'en pensez-vous ?...
l'abbé Que suis-je pour décider où est le progrès ?... Dieu nous jugera !...
LE DOMESTIQUE, entrant.
Madame attend ces messieurs pour déjeuner.
RIDEAU
Analyse de la pièce.
Paul Moncel, explorateur, revient d'Afrique. Pendant son séjour le roi des Amaras a capturé dans un piège à ours, une jeune fille appartenant à une tribu restée sauvage ; cette créature totalement indomptée et primitive est menacée d'être exterminée par les Amaras.
Paul Moncel, pour lui sauver la vie, se la fait donner, la ramène en France, la confie à sa sœur. Supérieure d un couvent.
La fille sauvage baptisée, est nommée Marie, son éducation se parfait et bientôt elle se croit entraînée par la vocation religieuse. Moncel qui l'élève dans le but de la marier à Kigerik, fils du roi des Amaras, afin que par l'influence de son éducation française, elle amène le royaume sous le protectorat de la France, est contrarié par ce vœu de Marie ; il la soustrait aux influences religieuses, 1 installe chez lui.
Sous sa direction elle s initie aux sciences, s y passionne, passe rapidement d'une excessive piété à des négations, parcourant dans ces évolutions rapides, les étapes de l'Humanité à travers les âges.
Marie admire et aime Paul Moncel, elle voudrait rester auprès de lui meus celui-ci lui ordonne de retourner au pays des Amaras pour épouser Kigerik devenu roi, le gagner à 1 influence française et faire monter ce peuple à demi sauvage 'au
rang des nations civilisées. Moncel essaye de démontrer à Marie la grandeur de sa tâche et la beauté de savoir vaincre ses sentiments ; Marie ulcérée de se voir sacrifiée à une idée patriotique se décide à partir mais la révolte dans l'âme.
Là-bas, elle se montre une reine tyrannique, cruelle, arrogante, d'une insatiable ambition, repoussant toute influence française, elle persécute les Missionnaires et en fait massacrer un, sous ses yeux, parce qu'elle constats que ce vieillard ne reconnaît que la force et la grandeur de Dieu et que son orgueil ne le tolère pas.
Paul Moncel venu en Afrique pour accompagner Kigerik et Marie dans leur réception officielle en France voit avec tristesse que son élève est dans une anarchie morale absolue et qu'elle est redevenue, avec de plus vastes ambitions, la fille indomptée qu'il a vu retirer du piège.
Le but que M. de Curel s'est proposé en nous montrant ce personnage de Marie est clairement indiqué dans ces passages du troisième acte.
« Tu es la plus frappante image de l'humanité qui se puisse concevoir. Tout individu pendant le cours de son existence reproduit avec des coupures et des raccourcis celle de son espèce. Toi tu n'omets aucun détail, tu parcours toutes les étapes, l'itinéraire est complet.
« L,a Mythologie raconte le supplice d'un nommé Sisyphe condamné à hisser un quartier de rocher jusqu'au sommet d'une montagne, chaque fois qu'il touchait au but, son fardeau lui échappait et retournait en bondissant à l'abime. Alors l'infortuné recommençait l'odieuse ascension.
« Les sociétés s'évertuent à pousser vers le ciel une charge vacillante composée d'Idéal et de Foi. Arrive l'heure fatale où la Foi dégringole et I Humanité, éternelle pénitente à la façon de Sisyphe, retourne la chercher au plus profond de ses instincts. »