‹ Théâtre choisi illustréChapitre 12 sur 191 · ÉPURE · texte numérisé non relu

ÉPURE

Je 11* ose me flatter que les Auglais fasscut à Zairc le même liùiiiîeur qu'ils ont fait à Brutus, dont on a joué la traducti.ju sur le théâtre de Londres. Vous avez ici la réputation de n'être ni assez dévots pour vous soucier beaucoup du vieux Lusignan, ni assez tendres pour être touchés de Zaïre. Vous passez pour aimer mieurc une intrigue de cufijurés qu'une intrigue d'aihants. On croit qu'à votre théâtre on bat des mains au mot de patrie et chez nous à celui d'amour ; cependant la vérité est que vous mettez de l'amour tout comme nous dans vos tragédies. Si vous n'avez pas la réputation d'être tendres, ce n'est pas que vos héros de théâtre ne soient amoureux, mais c'est qu'ils expriment rarement leur passion d'une manière naturelle. Nos amants parlent en amants, et les vôtres ne parlent encore qu'en poètes.

Si vous permettez que les Français soient vos maîtres en galanterie, il y a bien des choses en récompense que nous pourrions prendre de vous. C'est au théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume. 11 me paraît que cette nouveauté pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est inconnu jusqu'ici, et dont nous avons besoin. Il se trouvera sans doute des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont Zaïre n'est qu'ime fadble ébauche. Tant que l'on continuera en France de protéger les lettres, nous aurons assez d'écrivains. La nature forme presque toujours des hommes en tout genre de talent ; il ne s'agit que de les encourager et de les employer. Mais si ceux qui se distinguent un peu n'étaient soutenus par quelque récompense honorable, et par l'attrait plus flatteur de la considération, tous les beaux-arts pourraient bien dépérir au milieu des abris élwés pour eux, et .g£»-arbres plantés par Louis XIV dégénéreraient faute ^e cultyjêj Jg public auraij toujours du goût, mais les grands maîtres manqueraient. Un sculpteur, dans son académie, verrait des hommes

• mêîîîocrés à côté de lui, et n'élèverait pas sa pensée jusqu'à Girardon ' et

au Puget -, un peintre se contenterait de se croire supérieur à son confrère,

et ne songerait pas à égaler le Poussin. Puissent les successeurs de Louis XIV

suivre toujours l'exemple de ce grand*roi, qui donnait d'un coup d'o?il une

*> noÉîe émulation à tous les artistes ! Il encourageait à la fois un Racine et

"^-un Van Robais^... Il portait notre commerce et notre gloire par delà les Indes ; il étendait ses grâces sur des étrangers étonnés d'être connus et récompensés par notre cour. Partout où était le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV.

bres plantés par Louis XIV dégénèrent connus et récompensés par notre cour. Parfaute de culture. Le public aura toujours tout où était le mérite, il avait un protecdu goût ; mais les grands ma'tres manque- leur dans Louis XIV. ront : un sculpteur, dans son académie, i. L'auteur du MausoUt de Rictulieu, verra des hommes médiocres à côté de lui, dans l'église de la Sorbonne, à Paris et n'élèvera pas sa pensée jusqu'à Girardon 2. Connu surtout par son MUon de Croet à Puget ; un peintre se contentera d'être tone, qui est au musée du LouvTe. supérieur à son confrère, et ne songera pas 3. Josse Van Robais (1630-1685), manuà égaler Le Poussin. Louis XIV donnait facturier né à Courtrai. Il vint en France, d'un coup d'œil une noble émulation à tous appelé par Colbert, et établit à Abbeville les artistes. M. Colbert, le père des arts, une manufacture de draps qui rivalisa sous ce grand roi, encourageait à la fois bientôt avec celles d'Angleterre et de Holun Racine et un Van Robais ; il portait lande. Le roi Louis XIV lui accorda pour notre commerce et notre gloire par delà les lui et ses ouvriers des lettres de naturali- Indes : il étendait les libéralités de son sation et le libre exercice de la religion maître sur des étrangers, étonnés d'être protestante.

22 — ZAÏRE

Car de son astre bienfaisant

Les influences lilx;ralcs,

Du Caire au bord do l'Occident,

Et sous les glaces boréales,

Cherchaient le mérite indigent.

Avec plaisir ses mains royales

Répandaient la gloire et l'argent :

Le tout sans brigue et sans cabales.

Guillelmini, Viviani ',

Et le céleste Cassini -,

Auprès des lis venaient se rendre,

Et quelque forte pension

Vous aurait pris le grand Newton,

Si Newton avait pu se prendre.

Ce sont lii les heureux succès

Qui faisaient la gloire immorteile

De Louis et du nom français.

Ce Louis était le modèle

De l'Europe et de vos Anglais.

On craignait que, par ses progrès.

Il n'envahît à tout jamais

La monarchie universelle ;

Mais il l'obtint par ses bienfaits.

Vous n'avez pas chez vous des fondations pareilles aux monuments de la munificence de nos rois, mais votre nation y supplée. Vous n'avez pas bcsoiii ùr.i regards du maître pour honorer et récompenser lei grands talents on tout genre. Le chevalier Steele et le chevalier Wanbruck étaient en même icmps auteurs comiques et membres du parlement. La primatie du docteur Tillotson •', l'ambassade de M. Prior ', la charge de M. Newton, le ministère de M. Addison, ne sont que les suites ordinaires de la considération qu'ont chez vous les grands hommes. Vous les comblez de biens }:>endant leur vie, vous leur élevez des mausolées et des statues après leur mort ; il n'y a point jusqu'aux actrices célèbres qui n'aient chez vous leur place dans les temples à côté des gi'ands poètes.

Votre Oldûeld '• et sa devancière Bracegirdle la minaudièrc.

1. Vincent Viviaui (iG;;-i7û3), gco- 3. TU!ot=on, thtologien anglais, né en mètre, né à l'iorence, fut élève do Galilée 1630, mort eii 1694, auteur de s<:rmoiîs qui etdc Torricelli. Louis XIV' )e pensionna et le mettent au premier rang des prédicalui offrit la place de premier aitronome à tcms anijUiis ; il fut nommé secrétaire dti l'aris. Viviani rtfusa pour ue pas quitter sa cabinet du roi en 1689, puii archevêque de patrie. Il déclina de même les offres sédui- Cantorbéry, primat et pren:i -r pair du santci du roi de rologne, Casimir. Il était royaume.

membre associé de l'Académie des sciences 4. Mathieu Pi-jor (1604-17:1), poète

de Paris. anglais, fut nommé en 1690 secrétaire d'arn-

2. Jean-Dominique CaSïini (id^^-iyn), bassade à la Haye, puis au congrès de K>-sappelé d'Itiilie en France par Louis .XIV, wiek et ù la cour de France, où il devint miorgaiiisa l'Observatoire d'' Paris et fut uistre plénipotentiaire.

membre de l'Académie des sciences. Il 5. Actrice mariée ù un grand seigneur

k'itait saturalisé Français. auflais.

EPURE — r-i

Pour avoir su dans leurs beaux jour^

Réussir au grarid art do plaire,

Ayant ache\é leur carri-jrc,

S'en furent avec le concours

De votre république entière.

Sous un grand poêle de velours.

Dans votre cgli=e pour toujours

Loger de superbe manière.

Leur ombre en paraît enojr Eèrc,

Et s'en vante avec les Amours :

Tandis que le divin Molière ',

Hien plus digne d'un tel bcnaeur,

A peine obtint le froid bonheur

De dormir dans un cimetière ;

Lt que r aimable Le Couvreur -,

A qui j'ai fermé la paupière, .

N'a pas eu même la faveur \

De deux cierges et d'une bière, ^

Lt que monsieur de Laubinière

Porta la nuit, par charité.

Ce corps autrefois si vanté,

Dans un vieux fiacre empu',;ueté.

Vers le bord de notre rivière.

Voyez- vous pas à ce récit

L'Amour irrité qui gérait,

Qui s'envole en brisant ses armes.

Et Meipomèiie toute en larmes,

Qui m'abandonne et se bannit

Des lieux ingrats qu'elle embellit

Si longtemps de ses nobles charmes ^P

VariaKle.

Tandis que le swçe Molière, Bien plus digne d'un tel honaeur, Obtient à peine la faveur D'un misérable cimetière ; Lt que l'aimable Le Couweur, A qui j'ai fermé la paupière, Ne put trouver un cnterreur, Kt que monsieur de Laubinière Porta U nuit, par charité.

Ce corps autrefois si vanté, Dans un vieux fiacre empaqueté.

Vers les bords de notre rivière.

Que mon cœur en a palpité !

Cher ami, que j'ai détesté I^ rigueur inhospitalière Dont ce cher objet fut traité !

Cette gothique indignité N'a-t-elle donc pas révolté Les Muscs et l'Europe entière ?

Voyez-sous pas, etc..

2, La grande actrice Adneiiiie Le Couvreur tneurut en 1730, presque subitement. On dit même qu'elle fut empoisonnée. La perséculion du clergé ajouta encore au bruit que fit cette mort. La sépulture religieuse lu' fut refusée, et des portefaix, à une heure du matin, l'enterrèrent ciandestiaement près des bords de !a Seiue, au coin de la rue de Bourgogne.

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