‹ Théâtre choisiChapitre 134 sur 375 · ACTE I, SCÈNE HT · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE HT

En Pologne mon père eut l’heur d’être échanson, Assez considéré par l’honneur de lui plaire,

Pour vous le faire court, il y manda ma mère.

Et, nous voulant à tous partager son crédit.

Souhaita que ma sœur encore s’y rendît.

Que ma mère élevait en sa plus tendre enfance ;

Car pour moi, déjà grand et hors de sa puissance, J’avais suivi mon père, et, sorti de son sang.

Dedans la cour déjà possédais quelque rang ;

Elles partirent donc, et, croyant la fortune Avoir trop fait pour nous pour leur être importune, L’une en quête d’un père, et l’autre d’un mari. Vinrent, pour nous trouver, s’embarquer en Bari ; Mais le pilote à peine eut laissé choir les voiles. Qu’un vent impétueux, en déchirant les toiles,

Les écarta si loin que l’on crut leurs vaisseaux Le débris d’un écueil ou le butin des eaux.

Quinze ans s’étaient coulés sans qu’aucunes nouvelles En Pologne ou dans Noie eussent rien appris d’elles, Et comme, après des soins si longs et supertlus.

Mon père n’en cherchait ni n’en espérait plus.

Depuis deux ans enfin il a su que ma mère.

Tombée avec ma sœur au pouvoir d’un corsaire.

Près d’une île écartée où le vent les poussa.

Avait été vendue aux agents d’un bassa ;

Qu’à l’égard de ma sœur, elle en fut séparée.

Et suivit un marchand de quelque autre contrée.

Mon père à ce bonheur se sentit transporter,

Et, ne jugeant que moi qui les pût racheter,,

Outre six cents ducats, me fit pour ce voyage Ordonner l’appareil d’un honnête équipage.

Venise, où j’arrivai pour mon embarquement.

Vit finir mon voyage et naître mon tourment.

Et l’endroit où je crus laisser ma lassitude M’excita tant de peine et tant d’inquiétude.

Mais de peine si chère et si douce à souffrir.

Que jusques à présent je n’en ai pu guérir:

A l’heure du souper, la table fut couverte Par des mains dont Amour avait juré ma perte.

Les mains d’une beauté dont l’abord me ravit.

Et qui m’asservit plus qu’elle ne me servit :

Sophie était le nom de ce charme visible.

Qui, surprenant un cœur jusqu’alors insensible.

En fil en ce repas, par ses regards vainqueurs,

LA SŒUR

Un mets à ce tyran qui ne vil que de cœurs. Enfin, blessé d’amour, je fis lever la table. Espérant perdre au lit ce tourment agréable ;

Mais le sommeil, qui lors charmait tout l’univers, Ne put fermer les yeux qu’ Amour avait ouverts. L’exercice du jour endort l’inquiétude ;

Mais la nuit elle veille et nous devient plus rude: Le lendemain, Ergaste, ignorant mon amour.

Se rendit en ma chambre aussitôt que le jour,

Et me dit qu’un vaisseau m’attendait à la rade.

ÉRASTE

Vous partîtes ?

LÉLIE

Rien moins, je me feignis malade :

Mais que dis-je, feignis? blessé de tant d’appas.

Je l’étais bien sans doute, et ne le feignis pas. L’aimable servitude où ma raison s’engage M’ayant fait de ma mère oublier le servage.

Je compose avec l’hote, et dedans sa maison Du mal que je feignais attends la guérison;

Mais le mal que je leins n’ayant pas besoin d’aide, Le vrai mal que je cache y devient sans remède. Je me hasarde enfin, et force le respect Que de l’objet aimé nous imprime l’aspect.

Et, mon feu me pressant, je découvre à Sophie Et le cœur et les vœux que je lui sacrifie.

Mais en vain mon adresse, avec tout son effort, Tente de son honneur l’inexpugnable fort.

Et j’apprends, à la fin de mes poursuites vaines, Que je ne puis prétendre autre fruit de mes peines Que la confusion d’un frivole séjour.

Ou le pudique fruit d’un légitime amour;

Qu’elle était de naissance assez considérable Pour aspirer au joug d’un hymen honorable;

Mais que son mauvais sort, infidèle à son sang,

En l’état d’une esclave avait changé son rang. L’amour, qui ne rendait ma franchise importune, Fit en moi ce qu’en elle avait fait la fortune,

Me mit d’un état libre en un rang où je sers :

Je délivrai l’objet qui me tenait aux fers ;

Je rachetai Sophie, et, la prenant pour femme.

En délivrant son corps, m’assujettis son âme,

ERGASTE

Si de ce long récit vous n’abrégez le cours,

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