LÉLIE, AURÉLIE, ERGASTE
AURÉLIE, à Lélie.
Qui VOUS a retenus? Il était temps, Lélie,
De tirer mon esprit de sa mélancolie,
VA, tardant un moment, la mort l’en eût tiré.
LÉLIE
Quel nouveau déplaisir peut l’avoir altéré?
AURÉLIE
Quel plus grand déplaisir faut-il que votre absence,
A qui, sans aucun bien, sans nom, sans connaissance, Pour support, pour amis, pour parents, pour époux. Pour tout reluge enfin, ne reconnaît que vous ?
Le sort, dès le berceau me déclarant la guerre,
De libre que j’étais en ma natale terre.
M’en tira pour m’ôter ce précieux trésor.
Et m’arracha du sein qui m’allaitait encor :
Je perdis, d’un seul trait que lança la furie.
Ma liberté, mon nom, mes parents, ma patrie.
Et pour toute richesse il ne m’était resté Qu’un cœur libre et constant, que vous m’avez ôté. Quand je croyais enfin que, changeant mon servage. Ce cruel ennemi m’eût changé de visage.
Et que le cher présent qu’il m’a fait de vos fers Dût guérir tous les maux que j’ai jamais soufferts.
Je vois qu’il entreprend ma dernière ruine,
Et veut, par le succès des maux qu’il me destine, M’ôtant jusqu’à l’espoir, me dépouiller d’un bien Qui, malgré lui, demeure à qui ne reste rien.
LÉLIE
Vous savez que mes yeux, dépourvus de défense, Mirent sitôt mon cœur dessous votre puissance.
LA SŒUR
Que, sans rien mériter par ma captivité,
Je ne fis qu’obéir à la nécessité.
Par cette conjoncture il est aisé de croire Que, l’honneur d’être à vous faisant toute ma gloire, Le malheur de vous perdre et de ne vous plus voir Ferait mon infaillible et dernier désespoir.
AURÉLIE
S’il faut donc par la fuite éviter la disgrâce Dont un père importun aujourd’hui nous menace. Proposez-moi l’horreur des plus affreux déserts.
Des plus sombres forêts, des plus pénibles mers :
Je vous suivrai sans peine au bord des précipices; Tous travaux avec vous me seront des délices.
ERGASTE
Combattons la fortune avec tout notre soin ;
Mais n’allons point chercher à la vaincre si loin : Sitôt qu’on lève l’ancre, et qu’il faut perdre terre,
Je crois m’être exposé dans un vaisseau de verre,
A qui le moindre flot est un luneste écueil Dont le choc va m’ouvrir un liquide cercueil.
LÉLIE
Ton intérêt n’est pas ce qui nous met en peine.
AURÉLIE
Si de nos importuns l’espérance n’est vaine.
Ce soir, qui de nos vœux nous doit ôter le fruit.
Sera suivi pour nous d’une éternelle nuit :
En cette extrémité, faisons avec courage Ce qu’en même besoin fait un qui fait naufrage,
Qui, sans perdre courage, est constant jusqu’au bout, De l’œil et de la main cherche et s’attache à tout.
LÉLIE
Le ciel nous peut aider, si l’art nous est frivole ;
Mais mon père revient... Toi, commence ton rôle ; Vous, Aurélie, entrez : je vous veux conférer D’un avis que l’Amour vient de nous suggérer.
(Il sort avec Aurélie.)