ACTE I, SCENE III
De vrai, cette première était plus longue encore,
Et je désespérais du retour de l’aurore.
J’arrive enfin chez nous ; entrons, nous y voici.
Mais, à l’heure qu’il est, que fait cet homme ici?
MERCURE, à part.
11 est poltron au point où plus on le peut être.
SOSIE, à part.
Je crains bien pour ma bourse un changement de maître.
MERCURE, à part.
Il tremble.
SOSIE, à part.
Et je conçois, du iDruit que font mes dents.
Un présage assuré de mauvais accidents.
Cet homme officieux, s’étonnant que je veille.
Quand si profondément tout le monde sommeille. Soigneux de mon repos plus qu’il n’en est besoin.
Me va faire dormir, sans doute, à coups de poing. Combien de ce repos la crainte me travaille ! ^
Dieux ! quel homme voilà ! quel port et quelle taille !
MERCURE, à part.
Pour accroître sa peur, menaçons, parlons haut.
Sus, mes poings, donnez-moi le repas qu’il me faut ;
Faites un compagnon de sort et de disgrâce
Aux quatre hommes qu’hier j’assommai sur la place :
Ils surent qu’au besoin vous êtes bons et lourds.
SOSIE
Je ferai le cinquième ! O malheur dej^ mes jours !
MERCURE, à part.
De votre premier coup ne laissez dents en bouche.
SOSIE, à part.
Eh ! de quoi donc manger? Je suis mort, s’il me touche*
MERCURE
Voici de la matière à notre noble ardeur ;
Je sens ici quelqu’un.
SOSIE* à part.
O la funeste odeur !
MERCURE
Il ne peut être loin et vient de long voyage.
SOSIE, à part.
Cet assommeur devine.
MERCURE
Il approche ; courage !
SOSIE
Si tu me dois toucher, contre ce mur au moins,,
LES SOSIES
Par gloire ou par pitié, daigne amollir tes poings.
MERCURE
Chargeons-le d’importance.
SOSIE
Eh ! je suis las de soi te Que, sans charge, moi-même à peine je me porle.
MERCURE
Mais où ce malheureux détourne-t-il ses pas?
Quel serait mon bonheur s’il ne me voyait pas î
MERCURE
Sa voix, ou je m’abuse, a frappé mon oreille.
SOSIE
Et sa main va frapper la mienne à la pareille.
MERCURE
11 vient, je l’aperçois.
SOSIE
J’ignore qui je suis
En l’état malheureux où mes jours sont réduits ;
De peur le poil me dresse et tout le corps me tremble Mon ambassade et moi sommes péris ensemble.
Mais ta vertu, Sosie, au besoin se dément :
11 est seul comme toi ; parle-lui hardiment,
MERCURE
Toi qui portes Vulcain en cette corne esclave...
SOSIE
Mais toi qui brises tout et qui fais tant du brave...
MERCURE
Où s’adressent tes pas ?
SOSIE
Que t’importe? Où je veux.
Es-tu libre ou captif?
SOSIE
Oui.
MERCURE
Mais lequel des deux?
SOSIE
Lequel des deux me plaît, ou tous les deux ensemble.
MERCURE
Ce maraud veut périr.
SOSIE
Tel menace qui tremble.