ACTE III, SCÈNE II
ANSELME
Vos bontés Tont tiré d’une longue disgrâce.
GÉRONTE
Le sang rn’y conviait.
ANSELME
Vous l’appelez...
GÉRONTE
Horace.
ANSELME, l’embrassant.
Le ciel, mon cher Horace, après ce long ennui...
GÉRONTE
Il ne vous entend point, je vous réponds pour lui : Car il n’a jamais su sa langue naturelle.
Je vous apporte, au reste, une bonne nouvelle.
ANSELME
Quelle? Que le Grand-Turc n’arme point cette été. Ou veut faire alliance avec la chrétienté?
Je dis bonne pour vous : votre femme Constance, Hors le sensible ennui qu elle a de votre absence.
En assez bon état, peu devant mon départ,
Me vit et me chargea de vous voir de sa part.
ANSELME
O dieux ! vous devez donc, si ce n’est raillerie,
Venir de l’autre monde, et non pas de Turquie!
GÉRONTE
C’est bien un autre monde, où les chrétiens aux fers. Haïs, persécutés, souffrent plus qu’aux enfers.
ANSELME
Ah! Géronte, raillons, mais non jusqu’à l’injure. Quel plaisir prenez-vous à rouvrir ma blessure.
Et me faire mourir par un second effort.
En me renouvelant la douleur de sa mort ?
GÉRONTE
O la vaine douleur, et la plainte frivole !
Depuis trois ans, Anselme, est-ce un usage à Noie De regretter la mort de qui se porte bien?
ANSELME
En est-ce chez les Turcs de ne regretter rien.
Et, d’une extravagance à nulle autre seconde.
Assurer la santé de qui n’est plus au monde?
Qui vous a dit sa mort?
LA SŒUR
ANSELME
J’en suis trop informé,
Et le temps et l’argent qu’en vain j’ai consommé Pour un voyage exprès d’Ergaste et de Lélie,
Ne m’ont pu par leur soin recouvrer qu’ Aurélie :
Pour Constance, l’année a fait six fois son cours Depuis que le soleil a vu borner ses jours.
GÉRONTE
Quoiqu’on mon occident, j’ai la vue excellente;
Je connais trop Constance, et sais qu’elle est vivante.
Et je démentirais, sur un sujet pareil.
Vous, Lélie, Aurélie, Ergaste et le soleil :
Pour votre fille...
ANSELME
Eh bien?
GÉRONTE
Sa mère la croit morte.
ANSELME
Vous me feriez mourir de parler de la sorte,
Et vous viendriez à bout des esprits les plus forts ;
Vous tuez les vivants et ranimez les morts :
Celle que vous sauvez est en terre et pourrie;
Celle que vous tuez aujourd’hui se marie;
Et je dois à vous seul ajouter plus de foi
Qu’à mes gens, qu’à mon fils, qu’à ma fille et qu’à moi
GÉRONTE
Je n’entreprendrai pas d’éclaircir ces mystères ;
Mais souvent les enfants en imposent aux pères,
Et, pour tirer l’argent qu’on leur veut épargner.
Vont quelquefois bien loin sans beaucoup s’éloigner. Constance croit enfin le trépas d’Aurélie,
Et dans Constantinople on n’a point vu Lélie.
ANSELME
Cette fameuse ville est donc en votre endroit Une seconde Noie où chacun se connoît ?
GÉRONTE
Non, je ne vous dis pas que ces lieux se ressemblent ; Mais dans Sainte-Sophie, où les chrétiens s’assemblent Pour l’office divin qui s’y lait avec soin.
Chacun fait connaissance et s’assiste au besoin.
Mais ne m’en croyez pas, croyez-en cette lettre Qu’à mon soin en partant elle a voulu commettre :
Le doute où sans raison vous semblez insister Me faisait oublier de vous la présenter.