NOTICE SUR SAINT GENEST
l’admiration des Césars, qui voient dans ce désordre une habileté suprême et le félicitent. Rendez-vous est pris pour le lendemain, où Ginès doit représenter un rôle de martyr chrétien. Jusqu’alors, eu effet, le vrai drame, le drame religieux, n’a pas corn nencé.
C’est le troisième et dernier acte qu’a imité surtout Rotrou. La troupe des comédiens repasse ses rôles ; pendant que Ginès répète le sien, il voit apparaître le Christ, dans les bras de son Père, avec la Vierge et les Martyrs. Une voix divine lui crie : « Tu ne l’imiteras pas en vain ! » Ginès se croit d’abord victime d’une illusion ou d’une plaisanterie. Cependant l’acteur Fabio, qui joue lè personnage de l’ange, attend à la porte que l’heure vienne où le martyr doit être baptisé par lui Quatre vrais anges lui épargnent ce soin; ils descendent du ciel, portant une aiguière, un bassin, un cierge allumé, un linge déployé, et baptisent Ginès sur la scène. Fabio, qui accourt avec toute la légèreté de ses fausses ailes, est fort surpris de se voir renvoyé. C’était là sans doute un des passages qu’on applaudissait le plus en Espagne: mais en France, où le théâtre profane n’ose parler que des dieux de l’Olympe, des grands prêtres ou des druides, la représentation des cérémonies du culte sur la scène eût passé pour un sacrilège. Rotrou prend sa revanche en multipliant les complications de l’intrigue : c’est lui, par exemple, qui imagine de faire assister Maximin à un drame où luimême joue un rôle. Le dénouement d’ailleurs est identique : illuminé par la grâce, Ginès abandonne son rôle et parle pour lui-même : « C’est le ciel qui m’a soufflé. » Par l’audace de sa profession de foi, il irrite les Césars, d’abord émerveillés de tant de naturel, est arrêté, puis empalé^ tandis que les comédiens, interrogés et menacés un moment, sont bannis de Rome.
En terminant cette analyse comparative, M. Person fait justement remarquer avec quelle mesure Rotrou a su accommoder au goût français la pièce espagnole. Mais il nous suffit d’avoir constaté que toute étude nouvelle sur Rotrou devra désormais prendre pour hase solide les travaux érudits et les découvertes originales dont les Notes biographiques et critiques nous donnent l’avant-goùt.
Ajoutons que, depuis, M. Person a tenu ses promesses ; son Histoire du véritable Saint-Genest, qui précise et complète les indications sommaires des Notes critiques, mérite de rester et restera.
SAINT GENEST