DON BERNARD, LE COMTE, DON LOPE, LAZARILLE
DON BERNARD, embrassant don Lope.
Plût au ciel, cher de Lune, et je le dis sans feinte.
Que le sort qui vous livre une si rude atteinte.
Et contre qui pour vous tous mes souhaits sont vains, Suivît son inconstance et nous changeât de mains !
La disgrâce du roi me serait moins sensible Que le mépris qu’il fait de ce bras invincible.
Qui seul dans la Sardaigne a rétabli ses lois.
Et dont un sceptre seul peut payer les exploits.
DON LOPE
Votre heur, parfait ami, vous dure autant d’années Que m’ont duré d’instants mes tristes destinées !
Le roi, vous déposant les charges de l’État,
Me fait justice en vous et ne m’est plus ingrat. Quoiqu’une même main vous élève et m’abaisse.
Le rebut m’en est doux, puisqu’elle vous caresse,
Et la moitié de moi, qu’elle laisse si bas.
Éclate en la moitié qui régit ses États :
Vivez donc d’Aragon et l’amour et la gloire,
Des plus chers favoris etîacez la mémoire.
Qu’aucun soin ne vous trouble en vos emplois nouveaux, Et, souverain des mers, donnez des freins aux eaux ;
Tandis que, de fortune éprouvant l’autre face,
Chétif et triste objet d’opprobre et de disgrâce,
Je goûterai chez moi pour le moins le bonheur De savoir mon ami dans ce haut rang d’honneur,
Et pouvoir opposer à sa rigueur extrême Le bien qu’elle me fait en un autre moi-même.
DON BERNARD
Avec plus d’espérance épargnez ma douleur,
Et croyez que je tiens à sensible malheur De pouvoir opposer à sa faveur extrême Le mal qu’elle me fait en un autre moi-même.
LE COMTE
Il est vrai que jamais vertu n’avait produit De si fameux succès avec si peu de fruit,
Et que, d’un art savant et d’un pinceau fidèle,
Don Bernard en a fait la peinture si belle Qu’enfin, sans vous flatter, il faut qu’à ce récit Quelque grand soin du prince ait diverti l’esprit. Pour en avoir laissé la gloire sans seconde Si stérile pour vous, et pour lui si féconde.
DON LOPE
Le favorable accès qu’elle a dans vos esprits Me la rend trop fertile et m’est un prix sans prix.
DON BERNARD
Nous reverrons le roi : la prière obstinée Succède quelquefois et vainc la destinée :
Ce vous sera du moins un fruit de son refus,
Si nous n’obtenons rien, que de n’espérer plus.
Mais il repose; adieu.
Le ciel vous soit propice.
Et me fasse acquitter de cet heureux office !
(Don Bernard sort.)
O faiblesse ! ô contrainte indigne d’un grand cœur, D’avoir pour la vertu recours à la faveur!
Lâche, devrais-je encor...