VIOLANTE, DON BERNARD
VIOLANTE
Quoi! me fuir, amiral ! Quoi ! vouloir m’éviter!
Ai-je des qualités à tant épouvanter?
DON BERNARD
Vous rêviez, et j’ai cru que quelque inquiétude Vous obligeait, Madame, à cette solitude.
VIOLANTE
Il est vrai, mais vous seul me pouvez relever Du soin qui m’inquiète et qui me fait rêver.
Aujourd’hui, don Bernard, que la cour vous contemple Dans le plus haut éclat d’un héros sans exemple ;
Qu’on vous voit avec joie autant et plus puissant Que fut jamais vassal d’un roi reconnaissant;
Que l’un et l’autre sexe en votre heur s’intéressent.
Les dames sont en peine à qui vos vœux s’adressent.
Et quels heureux appas, en la guerre des cœurs. Remporteront sur vous le titre de vainqueurs;
Car vous ne voudriez pas qu’on vous crût invincible A la force d’un sexe à qui tout est possible.
Qui se peut tout soumettre,. et de qui les regards Forçaient les Scipions et domptaient les Césars.
Cet honneur s’étant donc fait tant d’ambitieuses.
Moi, comme la plus jeune et des plus curieuses,
J’ai voulu me charger de la commission De leur faire savoir votre inclination ;
Et c’était le sujet de mon inquiétude.
DON BERNARD
Mon plus ardent désir et ma plus chère étude Sont de servir ce sexe adorable et charmant Dont toujours la conquête honore en désarmant,
VIOLANTE
Ces termes généraux me laissant incertaine.
Me laissent sans moyen de les tirer de peine.
Et, ne nous obligeant que d’un devoir commun,
Pour servir trop d’objets, vous n’en servez pas un.
DON BERNARD
Vous m’ordonnez. Madame, un excès d’insolence Qu’ont assez publié mes yeux et mon silence.
Et, quelque vive ardeur dont on soit enflammé.
L’importance n’est pas d’aimer, mais d’être aimé, Et fonder son espoir dessus quelque apparence.
VIOLANTE
Craignez-vous de déplaire ? aimez sans espérance.
DON BERNARD
Restreint dans ce respect je puis vous obéir : J’aime donc un objet que nul ne peut haïr,
Qui par vos propres yeux vous a cent fois ravie, Que seule vous pouvez contempler sans envie.
Qui vous contemple aussi sans en être jaloux.
Et qui n’a rien d’intime et de cher comme vous ; Un trésor préférable à toute ma fortune.
Le seul soleil enfin digne de cette Lune,
Qui se fait redouter par tant d’effets divers.
Et qui peut en son cercle enfermer l’univers.
Par votre sage avis souffrant sa préférence.
J’aime sans intérêt et sers sans espérance.
Je vois ce clair soleil, je tremble à son aspect ; L’amour pour l’amitié s’impose ce respect ; L’intérêt de l’ami m’éloigne de l’amante :
Mais le temps éteindra cette ardeur, Violante...
Je l’ai nommée ; adieu.
(Il sorU)
VIOLANTE, seule.
De ce propos confus Qu’ai-je lieu d’inférer, ou dessein, ou refus?
Je cherche des clartés, et n’en rencontre aucune Ni dedans ce soleil, ni dedans cette lune ;
Pour me tirer de soin, j’augmente mon tourment. Et, voulant m’éclaircir, crois mon aveuglement.
A chercher toutefois le sens de ce langage, Quelque rayon de jour pénètre ce nuage ;
Cette lune féconde en tant d’effets divers.
Et qui peut en son cercle enfermer l’univers.
Est le prince mon frère, âme de cet empire,
Et ce soleil pour qui l’un et l’autre soupire Est cette Léonor, pour qui toute la cour N’a plus que des regards de respect et d’amour. Mais, si la jalousie avec quelque injustice A jamais dans une âme exercé son caprice,
Je rabattrai le vol de sa témérité Avecque tant d’empire et de sévérité.
Et saurai de tel air ranger ce grand courage.
Que jamais sa beauté ne causera d’ombrage.