ACTE III, SCÈNE IV
L’une nous est contraire, et l’autre nous succède.
Le mal qu’on veut guérir ne se doit point flatter,
Et ce sont nos bourreaux que je fais arrêter.
NARSÉE.
Nos bourreaux, les auteurs du jour qui nous éclaire !
SIROÈS
Les auteurs de l’affront qu’ils nous ont voulu faire.
NARSÉE.
Un empire vaut-il cette inhumanité?
SIROÈS
Vaut-il nous menacer de cette indignité.
Et qu’un père aveuglé destine pour victime A son usurpateur son maître légitime?
Le pouvoir tombe mal en des cœurs abattus;
Avec le nom de roi, prenons-en les vertus ;
Jusque dans notre sang exterminons le crime.
Mais réprimons, surtout, le mal qui nous opprime. Dois-je encor du respect à qui veut m’arrêter.
Et lui suis obligé du jour qu’il veut m’ôter?
Le suis-je à votre mère, à qui je fais ombrage.
Et qui met tout crédit et tout soin en usage Pour me frustrer d’un droit que le sang m’a donné, Et, m’en ayant exclu, voir le sien couronné?
Vous êtes souveraine, et Sira criminelle ;
Voyez de qui des deux vous prendrez la querelle. D’une mère arrêtée, ou d’un amant tout prêt D’ouïr ses ennemis prononcer son arrêt.
Et sur un échafaud envoyer une tête
Dont vos yeux ont daigné d’avouer la conquête.
NARSÉE.
Redoutez- vous plus rien? et vos soins providents N’ont-ils pas su prévoir à tous les accidents Que vous peut susciter le courroux d’une femme?
SIROÈS
Tel, peut-être, nous rit qui nous trahit dans l’âme, Et cherche un mécontent à qui prêter le bras Pour des séditions et des assassinats;
Sur quelque fondement qu’elle soit appuyée, L’autorité naissante est toujours enviée;
Et souvent à leur foi les peuples renonçants Aiment ceux affligés qu’ils ont haïs puissants.
NARSÉE.
Une reine en des fers n’est donc pas affligée?
COSROès.
smoÈs.
Elle n’est pas en lieu d’en être soulagée, ^
Et de mettre en usage un reste de pouvoir Qui pourrait pratiquer leur servile devoir.
NARSÉE.
N’attends point de succès, ô prière importune !
Je ne suis plus maîtresse où règne la fortune.
L’amour n’a plus d’ernpire où l’intérêt en prend.
Ne considérez rien, l’État vous le défend ;
Il lui faut immoler toute votre famille ;
Du moins, avec la mère il faut perdre la fille;
Nous ne sommes qu’un sang et qu’un cœur séparé ;
Je pourrais achever ce qu’elle a préparé,
D’un frère contre vous épouser la querelle.
Dedans votre débris m’intéresser comme elle,
Saper les fondements de votre autorité.
Et renverser le trône où vous êtes monté.
Si ces yeux vous ont plu, gardez que de leurs charmes Contre votre pouvoir je ne fasse des armes.
Et n’en achète l’offre et d’un cœur et d’un bras Qui m’osent immoler vos jours et vos États;
Prévenez sans égard tout ce qui vous peut nuire ; Averti, détruisez ce qui vous peut détruire;
Craignez l’aveuglement d’un amour irrité.
Et ne considérez que votre sûreté.
Youdriez-vous m’obliger d’aimer mon adversaire?
S O offrirai s-je en mon lit l’assassin de ma mère? Pourrais-je sans horreur avec son ennemi Partager un pouvoir par son sang affermi ?
Gardes, emmenez-moi, son salut vous l’ordonne; Sauvez de ma fureur sa vie et sa couronne.
Hélas ! à quoi, nature, obligent tes respects.
Qu’il faille à mon amant rendre mes vœux suspects,
Et, pour en obtenir ou ma perte ou ta grâce.
Contre ce que j’adore employer la menace?
Par ces transports. Seigneur, jugez de mes douleurs ; J’aurais plus obtenu du secours de mes pleurs.
Mais un extrême ennui n’en est guère prodigue.
SIROÈS
Gardes, suivez Madame, et cherchez Sardarigue;
Qu’il obéisse aux lois qu’elle lui prescrira.
Et surtout qu’en ses mains il remette Sira.
Allez.