ACTE IV, SCÈNE IV
Que ne parut au camp cette humeur importune Qui veut à ma valeur devoir son infortune,
Qui m’offre après la paix des exploits superflus,
Et m’apporte du sang, quand je n’en cherche plus ?
Voici, voici, Théhains, la doute consommée :
Ce seul Amphitryon commanda votre armée ;
Que votre gloire en lui connaisse son auteur.
L’autre est un insolent, un fourbe, un imposteur,
PREiMIER CAPITAINE.
Que voyez-vous, mes yeux ? quelle est cette merveille
SECOND CAPITAINE
Que vois-je? ô Jupiter! rêvé-je, ou si je veille?
SOSIE
Que ne lui parlez-vous ? C’est lui, n’en doutez plus : Voyez qu’à son abord l’autre reste confus.
JUPITER
Nobles enfants de Mars, compagnons de ma gloire. Quel désordre nouveau trouble notre victoire? Entrez, qu’attendez-vous? Ne m’honorez-vous pas De votre compagnie en un mauvais repas ?
Quelle occupation avez-vous rencontrée Et quel séditieux retarde votre entrée ?
AMPHITRYON
O dieux ! ô Jupiter ! protège mon honneur ; J’implore ton secours contre ce suborneur.
Et vous, chers compagnons de ma longue fortune. Avec qui j’ai la peine et la gloire commune.
Nobles chefs des Théhains, vous de qui les lauriers A l’abri de l’orage ont mis tant de guerriers,
Si j’ai votre valeur si longtemps éprouvée,
La guerre dure encore et n’est pas achevée :
Nous n’avons combattu ni vaincu qu’à demi ;
Voici qu’il se présente un second ennemi :
Le triomphe au vainqueur engendre une querelle. Non plus pour un Créon, non plus contre un Ptérèle, Puisqu’enfm nos mutins se sont assujettis.
Mais un combat où seul je fais les deux partis.
Une guerre où pour vaincre il faut que je succombe, Où pour me soutenir le sort veut que je tombe,
Un prodige, un désordre, une confusion Où contre Amphitryon combat Amphitryon;
Mais plutôt un duel que l’enfer me déclare.
En deux Amphitryon son pouvoir me sépare ;
LES SOSIES
J’ai des charmes à vaincre, et cet enchantement Suspend déjà vos yeux et votre jugement.
SOSIE
Ton éloquence en vain médite une surprise :
L’autre est l’Amphitryon que chacun autorise ;
Il doit passer pour tel au jugement de tous,
Et tu n’as plus en moi de matière à tes coups.
JUPITER, aux capitaines.
Je crois vous faire tort, si je romps mon silence Pour vous désabuser sur cette ressemblance :
Votre sang vous trahit, s’il ne vous dit assez Qui de nous est celui sous qui vous le versez ,
Votre rare valeur ne peut, sans être ingrate.
Ne reconnaître pas sous quel chef elle éclate. Puisqu’on quelque façon, ô généreux guerriers,
La mienne contribue à cueillir vos lauriers.
Ce n’est donc point de l’art que j’attends ma défense; De vos seuls sentiments je fais mon éloquence;
La faiblesse paraît dans le besoin de l’art ;
C’est aux fausses beautés qu’on applique le fard :
Plus l’innocence est nue et plus elle a de force.
Et Ton nous veut tromper alors qu’on nous amorce.
PREMIER CAPITAINE
Quelle est cette aventure, et quelle occasion A jamais excité tant de confusion?
Le ciel même, le ciel, trompé par son ouvrage,
Ne pourrait discerner l’un ni l’autre visage :
S’il se peut toutefois vidons ce différend.
SOSIE
Le premier est un fourbe, il est trop apparent.
AMPHITRYON
Ce fourbe tôt ou tard te rendra cette injure.
SOSIE
Te perde Jupiter!
Te confonde Mercure !
JUPITER, aux capitaines.
Balancez-vous encor dessus ce jugement?
PREMIER CAPITAINE
Qui n’y balancerait? C’est certes justement.
Mais répondez tous deux.
AMPHITRYON
Auteur de la nature,
Qui te fait, Jupiter, emprunter ma figure?