SCENE YUI
▼onlez-vous? Je suis folle des beaux esprits, c'est mon faible.
LE MARQUIS
Voilà des sentiments qui honorent les belleslettres : maïs, supposé qu'ils soient bien fondés, je crois que vous mettez quelque différence entre Lycandre et deux aussi grands hommes que Corneille et Racine?
ARAMINTE
Leur plus grand mérite, à son égard, est d'avoir paru les premiers. Je le plains de ce qu'ils l'ont prévenu ; mais je ne l'en estime pas moins.
LE MARQUIS
A la bonne heure. Et son caractère. Madame, son caractère?
ARAMINTE
J'y trouve quelque chose à redire, je l'avoue. 11 est un peu susceptible de jalousie; mais, à cela
Ïirès, c'est un fort bel esprit, un homme tout de eu, un génie tout nouveau.
LE MARQUIS
Oui, dans votre opinion ; je la respecte, mais tout le monde ne la suit pas.
ARAMINTE
Qu'on la suive, ou non, c'est ce qui m'embarrasse peu. Laissons ce sujet, et revenons à celui que nous traitions. Votre cœur est donc partagé en^e Angélique et Bélise?
LE MARQUIS
Oui, Madame, et si bien partagé, que c'est à vous à le faire pencher pour Tune ou pour l'autre.
ARAMINTE
Je ne sais si je me trompe; mais, malgré ce qu'on veut me faire croire, il m'a paru que vous aviez quelque penchant pour Angélique, et qu'Angélique vous regardait de très bon œil.
ANGÉLIQUE
Moi, ma tante? Je n'ai point d'autres yeux que les vôtres. Je vous dirai plus : c'est que j'ai le même faible que vous pour les beaux esprits, et que, s'il dépendait de moi de faire un choix, ce ne serait pas la qualité qui me déterminerait.
ARAMINTE
Cela est clair.
Destoughes. 1 5
LE MAUQUIS.
Ma foi, Mademoiselle, puisque les beaux esprits ont tant de charmes pour vous, je ne mettrai nul obstacle à votre goût, je vous assure; et s'il faut que j'imite ici votre franchise, je dirai sans façon, s'U vous plaît, que mademoiselle votre sœur aurait de quoi me fixer, si madame me permettait de lui offrir mes vœux.
NéRINE.
Voilà deux déclarations fort obligeantes.
ARAMINTE
J*y trouve un peu d'aigreur de part et d'autre. Le dépit n'y aurait-il point de part? Est-ce qu'ils sont brouillés, Nérine?
NÉRINE
Brouillés, Madame? Comment cela se pourraitil? Il faut être bien ensemble pour se brouiller; et il y longtemps que je m'aperçois qu'ils s'honorent d'une parfaite indifférence.
ARAMINTE
J'en suis fâchée; car, selon toutes les apparences, Lycandre se déclarera pour Bélise. En ce cas. Monsieur le marquis, je vois bien que vous vous retirerez, et qu'Angélique ne vous retiendra pas.
Mais pardonnez-moi. Que sait-on? Peut-être que Mademoiselle voudra bien me prendre pour son pis- aller.
NÉRINE
Oui-dà, oui-dà; au défaut des belles-lettres, on se rabattra sur la condition.
ANGÉLIQUE
Je vous prie. Mademoiselle Nérine, de ne point interpréter mes sentiments; voulez-vous que je me jette à la tête de Monsieur, pour me contenter du rebut de ma sœur?
ARAMINTE
Vous vous contenterez de ce que je vous donnerai, Mademoiselle. Vous savez que je n'aime pas les volontés, et qu'une fille bien sage doit régler son goût sur celui des personnes dont elle dépend. Mais voici Lycandre. Retirez-vous, ma nièce, il faut que je le fasse décider.