SCÈNE IX
paru si touchante, que tout le monde s'est mis à pleurer.
LYCANDRE.
Pleurer à une comédie ! mais cela est fou !
ARAMINTE
Ensuite un bourru de financier, oncle du Philosophe, est venu réveiller les spectateurs par ses boutades et ses brusqueries; et Ton s'est remis à rire sur nouveaux frais, mais à rire si démesurément, que je n'ai pu m'empôcher de rire moimôme. Je vous demande pardon {Elle rit.) Ah, ah, ah, ahl mais le torrent m'a entraînée; j'en suis au désespoir. Ah, ah, ah ah! {Elle rit encore jplusfort.)
NÉRINE, riant à gorge déployée.
Et moi aussi. Hi, hi, hi, hi !
LYCANDRE, d'un air sérieux.
Fort bien, fort bien. Quoi, Madame, vous avez pu rire à la pièce d'un auteur qui n'est pas de mes amis, et qui a eu l'audace de la faire représenter, sans l'avoir lue à une de vos assemblées !
ARAMINTE
Oh! ne vous en fâchez pas, j'irai à toutes les représentations, pour morguer les spectateurs.
LYCANDRE,
Venons au cinquième acte; c'est là où je vous attends, Monsieur l'auteur.
NÉRINE
Oui, oui, écoutez; cela va vous réjouir.
ARAMINTE
Tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il a encore eu plus de succès que les quatre autres.
LYCANDRE.
Plus de succès! Oh! Monsieur le parterre, vous m'en ferez raison !
ARAMINTE
Enfin, le dénouement, qui, comme vous savez, est presque toujours la partie honteuse de la pièce, a paru le meilleur morceau de celle-ci. A peine a-t-elle été finie, qu'on n'a plus entendu qu'un tonnerre d'applaudissements. Bon Dieu! Qu'avez- vous?
(Lycandre se laisse tomber dans un fauteuil.)
Vous trouvez-vous mal?
2 58 l'envieux.
LYCANDRE.
Ce n'est qu'un étourdissement... Je ne m'afflige pas de ce grand succès, car je ne suis point envieux...
NÉRINE
On le voit bien.
LYCANDRE.
Mais rhonneur de la nation m'est si cher, que je tombe en syncope quand le public s'écarte du bon goût et de la raison.
NÉRINE
Le bon citoyen !
ARAMINTE
Oublions cela, je vous prie. Le notaire m'attend là-bas : voulez-vous vous déterminer, et venir signer tout de suite?
LYCANDRE.
Avant que je prenne mon parti, permettez que je vous demande. Madame, pour laquelle de vos nièces le marquis témoigne du penchant.
ARAMINTE
Ni pour l'une ni pour l'autre. Je l'ai fait convenir dans ce moment qu'il prendrait celle, que vous ne voudriez point.
NÉRINE
C'est le meilleur enfant du monde^ tout lui est bon.
LYCANDRE.
Je n'attendais pas un si grand effort de sa complaisance, et j'avoue que cela m'embarrasse un peu. Mais voici Bélise ; voulez-vous bien que je lui parle un instant avant que de vous dire mes dernières intentions?
ARAMINTE
Je vois que vous l'aimez ; mais elle est un peu folle, je vous en avertis.
LYCANDRE.
Sa folie est si aimable et si spirituelle, que ce n'est point là ce qui peut me rebuter. Permettez...
ARAMINTE
Suivez-moi, Nérine.