ACTE V, SCÈNE IX
Pour y bien réussir, lu n'as qu'à m*imiter.
CLÉON
Les hommes tels que mol tombentdans la misère, Mais ne dégradent point leur noble caractère. J'ai des amis encor que je puis implorer, Et ce sera toujours sans me déshonorer, C'est à quoi je me fixe ; ou si tout m'abandonne, La mort est ma ressource, et n'a rien qui m'étonne.
LE MARQUIS
Tu te piques de gloire au comble du malheur ?
Est-ce être glorieux que d'avoir de l'honneur ?
LE MARQUIS. [figUrC.
De l'honneur? on n'en a qu'autant qu'on fait Ah ! je vois ce que c'est. Madame te rassure ; Tu crois...
CLÉON
Non : mon malheur a produit son effet. Et me rend à ses yeux un méprisable objet. J'attendais de sa part une main secourablc ; Mais son cœur effrayé du sort d'un misérable, Oppose à mon espoir l'obstacle d'un tuteur Qui ne souffrirait pas qu'elle fit mon bonheur.
LE MARQUIS
Qui ? lui, te traverser? Pitoyable défaite 1 C'est un vieux idiot, un homme qui végète. Qui ne sait ce que c'est que de rien refuser, Et dont, comme il lui plaît, elle peut disposer.
CLÉON, à Cidalise.
Voilà donc ce tuteur pour moi si redoutable ?
CIDALISE
Ecoutez-vous un fou?
LE MARQUIS
C'est un fou raisonnable.
Du moins parintervalle. Ah ! je vous connais bien.
[En montrant Cléon.]
Vous le croyez perdu, parce qu'il n'a plus rien? Mais j'ai trente moyens pour le tirer d'affaire!
Il n'a qu'à se former sur voire caractère, 11 ne saurait manquer.
LE MARQUIS
Rien ne lui manquera, Lorsque de vos liens il se délivrera ;
Et les avis d'un fou pourront le rendre sage.
CIDALISE
Eh bien I pour son repos je romps son esclavage, Et je lui rends un cœur qu'il m'offrit à regret.
CLÉON
Vous ne l'eûtes jamais, et toujours, en secret, 11 a penché pour celle à qui votre artifice Avait su m'enlever, sans l'en rendre complice. Le Ciel m'en est témoin, ce Ciel qui me punit D'avoir cru les flatteurs et suivi mon dépit. Vous m'aviez aveuglé, vous me rendez la vue, Et tout mon malheur vient de vous avoir connue.
CIDALISE
J'aime ce ton tragique, il vous sied à ravir. Dans vos besoins urgents il pourra vous servir. Il ne vous reste plus que l'art de la parole, Et je vous laisse en paix méditer votre rôle.
[Elle sort d'un air dédaigneux.] LE MARQUIS.
Cette scène m'a plu, t'a dévoilé son cœur. Et je vais sur-le-champ en informer ma sœur.
G LÉON, le retenant.
C'est un soin superflu, je l'ai trop offensée.
Les femmes ont toujours quelque arrière-pensée,
Et je veux pénétrer si ma sœur, en effet.
N'a point encor pour toi quelque retour secret.