SCÈNE PREMIÈRE
SABINE
Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces1; Soyons femme d'Horace, ou sœur des Curiaces; Cessons de partager nos inutiles soins * ; Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins. Mais, las*! quel parti prendre en un sort si contraire? Quel ennemi choisir, d'un époux, ou d'un frère? La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux , Et la loi du devoir m'attache à tous les deux. Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres : Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres; Regardons leur honneur comme un souverain bien; Imitons leur constance, et ne craignons plus rien La mort qui les menace est une mort si belle , Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle. N'appelons point alors les destins inhumains : « Songeons pour quelle cause , et non par quelles mains ; Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire - Que toute leur maison reçoit de leur victoire : Et sans considérer aux dépens de quel sang Leur vertu les élève en cet illustre rang. Faisons nos intérêts de ceux de leur famille : En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille: Et tiens à toutes deux par de si forts liens , Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens. Fortune , quelques maux que ta rigueur m'envoie , J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie, Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur, Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.
Flatteuse illusion, erreur douce et grossière, Vain effort de mon âme, impuissante lumière,
1. Ce monologue est un véritable ( chant lyrique , qui se divise en deux longs couplets symétriques pour marquer les agitations d'un cœur partage entre l'amour fraternel et l'amour conjugal. Les antithèses, les traits bril-
lants, comme aussi la mélopée sur la quelle on déclamait les vers au temp de Corneille , tout tend à faire de cet scène un des types du lyrisme cornélien.