‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 144 sur 488 · ACTE IV, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE V

Bannis-les de ton àme , et songe à mes trophées ; Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

CAMILLE

Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien :

Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,

Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme . 1280

Via joie et mes douleurs dépendaient de son sort :

le l'adorais vivant, et je le pleure mort.

Ne cherche plus ta sœur où tu l'avais laissée ; Tu ne revois en moi qu'une amante offensée , Qui, comme une furie attachée à tes pas, 1285

Te veut incessamment reprocher son trépas '. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes, Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, Et que jusques au ciel élevant tes exploits, Moi-même je le tue une seconde fois! 1290

Puissent tant de malheurs accompagner ta vie , ijue tu tombes au point de me porter envie ! Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté

ette gloire si chère à ta brutalité !

HORACE

3 ciel! qui vit jamais une pareille rage! 1295

rois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, 3 ue je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Ûme, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. îaoo

CAMILLE

rlome, l'unique objet de mon ressentiment2! iome , à qui vient ton bras d"immoler mon amant ! lome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore! Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!

1. Tandis que dans Tite-Live, Ho- •ace est irrité par la rencontre inopilée de sa sœur en larmes sur le ehenin de Rome, dans Corneille, c'est )ar les fureurs réfléchies et la violence iroissante de Camille qu'il est peu à )eu incité au crime.

2. Ce beau morceau de déclamaion , d'un si grand effet théâtral , ne aisse pas d'offrir quelques traces de •hétorique, et semble trop fidèlement .mité des désespoirs de Massinissa dans

la So/i/toitisbe de Mairet :

Cependant en mourant, ô peuple ambitieux, J'appellerai sur toi la colère des cieux. Puisses-tu rencontrer soit en paix , soit en [guerre Toute chose contraire et sur mer et sur terre ! Que le Tage et le Pô contre toi rebellés Te reprennent les biens que tu leur as volés '. Que Mars faisant de Rome une seconde proie Donne'aux Carthaginois tes richesses en proie, Et que dans x>eu de temps le dernier des [Romains En finisse la race avec ses propres mains !

H OR A ci-:

Puissent tous ses voisins ensemble conjurés

Saper ses fondements cncor mal assurés !

Et si ce n'est assez de toute l'Italie,

Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;

Que cent peuples unis des bouts de l'univers

Passent pour la détruire et les monts et les mers!

Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles ,

Et de ses propres mains déchire ses entrailles-;

Que le courroux du ciel allumé par mes vœux

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!

Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre ' ,

Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,

Voir le dernier Romain à son dernier soupir,

Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!

HORACE, mettant lxpce à la main . et poursuivant sa sœur qui s'enfuit.

C'est trop, ma patience à la raison fait place2; Va dedans3 les enfers plaindre ton Curiace!

CAMILLE, blessée, derrière le théâtre.

Ah! traître!

HORACE , revenant sur le théâtre.

Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain !

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