‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 180 sur 488 · ACTE II. SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II. SCENE I

N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire,

Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas

De celui qu'un bon prince apporte à ses Etats.

Avec ordre et raison les honneurs il dispense*, 505

Avec discernement punit et incompensé,

Et dispose de tout en juste possesseur.

Sans rien précipiter, de peur d'un saeeesseîœr.

Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte;

La voix de la raison jamais ne se consulte; ;.io

Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,

L'autorité livrée aux plus séditieux.

Ces petits souverains qu'il fait pour une année,

Voyant d'un temps si court leur puissance bornée.

Des plus heureux desseins font avorter le fruit , s 1 5

De peur de le laisser à celui qui les suit .

Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent %

Dans le champ du public largement 'ils moissonnent,

Assurés que chacun leur pardonne aisément.

Espérant à son tour iwa pareil traitement : 520

Le pire des états, c'est l'état populaire1.

AI 'ilt'STE

Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.

Cette haine des rois que depuis cinq cents ans

Avec le premier lait sucent tous ses enfants.

Pour l'arracher des cœurs, est trop enracinée. 525

MAX ni E

Oui. Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée;

Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la gnérison :

Sa coutume l'emporte2, et non pas la raison;

Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,

Est une heureuse erreur dont il est idolâtre. 530

Par qui le monde entier, asservi sous ses lois.

L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois ,

Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces.

Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs primées ?

J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats 533

Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'états,

1. Même aphorisme politique dans Bossnet : L'état populaire, le pire de tous (5" Avertis*.), (-'liez Cinna. le Tépublicain farouche que l'on sait . c'est moins nne théorie raisonnée qu'une plate et odieuse flatterie.

2. La coutume, ou l'habitude héréditaire . qui , d'après Pascal . a tant de force contre la raison même. « La coutume est nne seconde nature. » {Pensées, 3,13.)

164 CINNA

Chaque peuple a le sien conforme à sa nature.

Qu'on ne saurait changer sans lui faire une injure :

Telle est la loi du ciel , dont la sage équité

Sème dans l'univers cette diversité. •> ,o

Les Macédoniens aiment le monarchique,

Et le reste des Grecs la liberté publique :

Les Parthes, les Persans veulent des souverains:

Et le seul consulat est bon pour les Romains.

ÇINNA

Il est vrai que du ciel la prudence infinie '■• *s

Départ à chaque peuple un différent génie;

Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des deux

Change selon les temps comme selon les lieux.

Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance ;

Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,

Et reçoit maintenant de vos rares bontés

Le comble souverain de ses prospérités.

Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées;

Les portes de Janus par vos mains sont fermées .

Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois.

Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois '.

MAXIME

Les changements d'état que fait l'ordre céleste

Me coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.

C'est un ordre * des Dieux qui jamais ne se rompt . De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres. 361

Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.

MAXIME

Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté Quand il a combattu pour notre liberté ?

CINNA

Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue 2. -05

Par les mains de Pompée il l'aurait défendue : Il a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement.

1. Au temps de Nurna et après la | YÉneide (2.291). pour expliquer la 2e guerre punique. chute de Troie :

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