V. Gr
POLYEUCTE
Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur, Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère1.
SÉVÈRE
Ah! Madame, excusez une aveugle douleur
Qui ne connaît plus rien que l'excès du malheur :
Je nommais inconstance, et prenais pour un crime
De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
De grâce, montrez moins à mes sens désolés
La grandeur de ma perte et ce que vous valez;
Et, cachant par pitié cette vertu si rare,
Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare,
Faites voir des défauts qui puissent à leur tour2
Affaiblir ma douleur avecque mon amour.
Hélas! cette vertu, quoiqu'enfin invincible, Ne laisse que trop voir une âme trop sensible. Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs : Trop rigoureux effets d'une aimable présence Contre qui mon devoir a trop peu de défense! Mais si vous estimez ce vertueux devoir, Conservez-m'en la gloire et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte; Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte : Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens, Qui ne font qu'irriter* vos tourments et les miens.
SÉVÈRE
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste!
PAULINE
Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.
SÉVÈRE
Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux*!
PAULINE
C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.
1. Pauline a déjoué le piège qui lui était tendu à force de noble franchise et d'énergie morale. Si, dans Mithridate, Monime a une grâce plus délicate, elle n'a pas cette mâle vigueur quand elle confesse à Xipharès son amour persistant et lui déclare en même temps
qu'elle y veut résister.
2. Sévère est gagne par la vertu Je Pauline : son amour va prendre la forme d'une admiration attendrie infiniment délicate en ses nuances : Fatiti voir des difauts...