ACTE I, SCÈNE IV
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille;
Mon nom sert de rempart à toute la Castille :
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,
Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois. 200
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire.
Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
Le Prince à mes côtés ferait dans les combats
L'essai de son courage à l'ombre de mon bras;
11 apprendrait à vaincre en me regardant faire; 20.%
Et pour répondre en hâte à son grand caractère,
Il verrait...
D. DIÈGUE
Je le sais, vous servez bien le Roi.
Je vous ai vu combattre et commander sous moi. Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place. : Enfin, pour épargner les discours superflus, 210
Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque différence.
LE COMTE
Ce que je méritais, vous l'avez emporté1. 21:;
D. DIÈGUE
Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité.
Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.
D. DIÈGUE
En être refusé n'en est pas un bon signe.
LE COMTE
Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
D. DIÈGUE
L'éclat de mes liants faits fut mon seul partisan. 220
LE COMTE
Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge.
D. DIÈGUE
Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage.
mérite au prince de Condé d'avoir mené son fils « aux leçons vivantes et à la pratique. »
1. Un des plus beaux types de ce qu'on nomme le dialogue Cornélien. Ce c 10c <lc reparties qui se poursuivent
du vers au vers se rencontre déjà non seulement dans Garnier et dans Théophile, mais dans Euripide et daDS Sénéque. Il est la traduction naturelle de ces duels de passions qui animent tous les drames.
Et par là cet honneur n'était dû qu'à mon bras.
D. DIÈGUE
Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas.
LE COMTE
Ne le méritait pas! Moi?
D. DIÈGUE
Vous.
LE COMTE
Ton impudence, -2 2.-;
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
(Il lui donne un soufflet.) D. DIEGUE , mettant l'épée à la main.
Achève , et prends ma vie après un tel affront , Le premier dont ma race ait.vu rougir son front1.
LE COMTE
Et que penses-tu faire avec tant de faiblesse?
D. DIÈGUE
0 Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse! -230
LE COMTE
Ton épée est à moi; mais tu serais trop vain, Si ce honteux trophée avait chargé ma main.
Adieu. Fais lire au Prince, en dépit de l'envie, Pour son instruction, l'histoire de ta vie; D'un insolent discours ce juste châtiment 235
JNe lui servira pas d'un petit ornement.