ACTE III, SCÈNE II
STRATONIGE
Ne considérez plus que ce Dieu qu'il adore.
PAULINE
Je l'aimai par devoir ; ce devoir dure encore.
STRATONICE
Il vous donne à présent sujet de le haïr;
Qui trahit tous nos dieux aurait pu vous trahir.
PAULINE
Je l'aimerais encor, quand il m'aurait trahie ' ; Et si de tant d'amour tu peux être ébahie*, Apprends que mon devoir ne dépend point du sien : Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien. Quoil s'il aimait ailleurs, serais-je dispensée* A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur; Je chéris sa personne, et je hais son erreur. Mais quel ressentiment en témoigne mon père?
STRATONICE
Une secrète rage, un excès de colère, Malgré qui toutefois un reste d'amitié Montre pour Polyeucte encor quelque pitié. 11 ne veut point sur lui faire agir sa justice, Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.
PAULINE
Quoi! Néarque en est donc2?
STRATONICE
Néarque l'a séduit*; De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même, L'arrachant de vos bras, le traînait au baptême. Voilà ce grand secret et si mystérieux Que n'en3 pouvait tirer votre amour curieux.
PAULINE
Tu me blâmais alors d'être trop importune.
STRATONICE
Je ne prévoyais pas une telle infortune.
PAULINE
Avant1 qu'abandonner mon àme à mes douleurs,
1. A mesure que Polyeucte va lui apparaître de plus en plus grand et héroïque, les beaux cris de passion vont jaillir de pins en plus presses du cœur de Pauline.
2. Locution familière, souvent employée par Corneille quand il s'agit d"un complot. Cf. Cinna, vers 1563.