V. Gr
3. Cruel! c'est le résumé de ce pathétique couplet où Pauline, de plus en plus frappée d'admiration et éprise de
POLYEl'CTE
POLYEUCTE
Hélas!
PAULINE
Que cet hélas a de peine à sortir !
Encor s'il commençait un heureux repentir, Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais de charmes! 1 Mais, courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.
POLYEUCTE
J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser
Ce cœur trop endurci se pût enfin percer!
Le déplorable état où je vous abandonne
Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne ; 1
Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs,
J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs :
Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,
Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière ;
S'il y daigne écouter un conjugal amour,
Sur votre aveuglement il répandra le jour.
Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne1. Avec trop de mérite il vous plut la former, Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer, Pour vivre des enfers esclave infortunée, Et sous leur triste joug mourir comme elle est née2.
PAULINE
Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?
POLYEUCTE
Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.
PAULINE
Que plutôt...
POLYEUCTE
C'est en vain qu'on se met en défense : Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;
l-2Go
tendresse, s'indigne de voir Polyeucte savourer seul ces douceurs secrètes auxquelles il ne l'associe pas.
1. S. Grégoire de Kazianze disait de même à propos de son père : « Il était de ceux en qui la vertu devance la foi et à qui, seul, le nom de chrétien fait défaut. » On connaît aussi la belle parole de Tertullien sur le témoignage que rend à .la religion une cime naturellement chrétienne.
2. On le devine à l'ardeur de cette prière : ce n'est pas seulement le saint qui prie pour un cœur trop endurci (vers 1238) ; c'est l'époux chrétien qui conjure Dieu de réunir dans la béatitude éternelle deux cœurs si bien faits pour s'aimer en lui (.vers 126"). Rien n'est plus touchant que l'effusion des âmes sévères qui semblent ainsi se trahir et livrer leur secret.