SCÈNE V FÉLIX, PAULINE. ALBIN
PAULINE
Père barbare, achève, achève ton ouvrage;
Cette seconde hostie* est digne de ta rage : 1720
Joins ta tille à ton gendre; ose,- que tardes-tu?
Tu vois le même crime, ou la même vertu :
Ta barbarie en elle a les mêmes matières.
Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières1;
Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
M'a dessillé* les yeux, et me les vient d'ouvrir. 172e
Je vois, je sais, je crois,2 je suis désabusée : De ce bienheureux sang tu me vois baptisée; Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit? Conserve en me perdant ton rang et ton crédit; itso
Redoute l'empereur, appréhende Sévère .
Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire; Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas; Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras. Mène, mène-moi voir tes dieux que je déteste; Us n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste. |On m'y verra braver tout ce que vous craignez, (Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peigne: d ' 95 Et, saintement rebelle3 aux lois de la naissance, Une fois envers toi manquer d'obéissance. Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir; C'est la grâce qui parle, et non le désespoir. Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne; \ffermis par ma mort ta fortune et la mienne ;
1. Non seulement la conversion soulaine de Pauline est de la plus sublime raisemblance et offre, si l'on peut lire, le plus naturel de tous les mirâtes, niais l'enthousiasme religieux qui date subitement sur ses lèvres et einble faire une nouvelle Pauline n'a ien qui doive surprendre : c'est l'esrit de Polyeucte qui est eu quelque
i..m< n passé en elle, quand il l'a ropremeut baptisée de son sang.
Ë-. Je vois : les ténèbres de mes sens ! sont dissipées ; je sais : mon esprit it illuminé de clartés ; je crois : la foi
s'impose irrésistiblement à mon cœur, progression admirable, et dont le dernier terme fait éclater eu elle une joie infinie.
3. Révolte sainte, commandée par la grâce. On peut comparer dans le premier livre des Vierges de saint Ambroise la pieuse rébellion d'une jeune chrétienne contre ses parents qui prétendent s'opposer à ses religieux desseins et s'attirent de sa part cette énergique réponse : Non pruvidelis 7nihi, sed invidetis.
274 POLYEUCTE
Le coup à l'un et l'autre en sera précieux, Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux.