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V. Victor Hugo, Pré/ace de Cromtcell

LES HÉROS DE CORNEILLE xvu

tique où tout est action, force intense et vie. Loin d'avoir rien de passif ni de mécanique., le monde idéal créé par Corneille est un ensemble agissant et proprement dynamique, où tout est ménagé pour faire valoir la puissance de' la liberté intérieure et en augmenter en nous le sentiment.

E.es héros «le Corneille. — Descartes, le grand philosophe contemporain de Corneille, faisait consister le souverain bien dans la fermeté du vouloir : comme lui, les héros de Corneille n'ont pas d'autre idéal moral que le sentiment de leur indomptable énergie : ils se complaisent à le répéter •

Je suis maître de moi comme de l'univers... \

Je le ferais encor, si j'avais à le faire... - ^ '

. Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mon âme...

De ce caractère fondamental dérivent tous les autres. Le héros cornélien , étant un être de volonté , sera du même coup un raisonneur vigoureux, un dialecticien lucide occupé à. plaider sa détermination soit devant les autres, soit devant sa propre conscience.. Rodrigue, même dans les stances, montre plus de réflexion que de fougue , et Polyeucte subit moins les impulsions de la grâce qu'il ne raisonne les décisions de sa libre volonté. Le héros cornélien sera de plus un caractère simpie, facile à saisir d'un coup d'oeil. et, comme on dit, tout d'une pièce^La volonté aussi bien est une : la multiplicité des idées et des sentiments l'affaiblit; elle fait d'éternels rêveurs, comme l'Hamlet de Shakespeare, non de vaillants hommes d'action comme un Horace qui ne voit que Rome au monde, ou un Nicomède qui ne connaît que le plaisir de braver ses ennemis en face. rÊntin le héros cornélien sera peu accessible aux, passions Uendres et en particulier à l'amour^ Non seulement dans les tragédies de Corneille, Cinna ou. Sophonisbe par exemple, on voit' telle passion mâle, comme le patriotisme, supprimer les moindres mouvements de reconnaissance, d'honnêteté et de délicatesse; mais dans ses comédies mêmes, comme la Place Royale, il n'est pas rare de voir l'amour sacrifié au seul désir de se sentir maître de sa volonté, et si, à certains égards, le Cid est une exception dans son théâtre, puisqu'il semble célébrer le triomphe de l'amour sur le point d'honneur, on peut dire que Rodrigue et Chimènc sont bien des héros cornéliens puisque leur mutuelle passion croit en

xvm INTRODUCTION

raison de l'effort qu'ils font pour la combattre, et que l.'inamour se confond avec l'admiration qu'inspire à chacun d'eux l'énergie de son émule en héroïsme

On voit par là ce qui distingue les héros de Corneille <fes personnages qu'ont mis en scène les tragiques grecs et âpres s,eux Racine. Ceux-ci, selon la remarque très judicieuse de Koiieau (Lettre à Ch. Perrault. 1700 . nous émeuvent par la terreur ou la pitié qu'ils nous inspirent; Corneille, en exci-j tant « parla sublimité des pensées et la hauteur des senSjments, une certaine admiration » a inventé « un nouveau; genre de tragédie »; ce qui ne l'empêche pas, bien entendu. d'avoir connu tes autres ressorts dramatiques. Car, demande justement La Bruyère, « quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans le Cid , dans Polyeucte et dans les Horaces? » Et quelle terreur tragique égala jamais celle qu'inspire Rodogune? — Les "personnages de Racine semblent confirmer par leur ordinaire faiblesse la profonde observation de Shakespeare : « Quand la passion etlarai- H^ son combattent ensemble , il y a cent à parier pour un que la passion l'emportera. )/Les héros indomptables de Corneille sont au contraire, des êtres cTexception binais il faut bien avouer que, si Racine a plus de vérité, (Corneille a plus de force -morale. Aussi, tandis que tes cris sublunes que Racine prête à ses héros sont des aveux d'impuissance, des explosions de rag'e et de désespoir : (Ils s'aimeront toujours! — Qui te l'a dit? — Dieu des Juifs, tu remportes!) les mots fameux des héros cornéliens partent d'un cœur inaccessible à la faiblesse . Qu'il mourût! — Je suis niaitre de moi. — Je suis chrétien! — Les personnages de Racine en un mot. par leur sensibilité fine et délicate, rappellent la société brillante et raffinée qui abdiqua toute influence politique entre les mainde Louis XIV; les héros de Corneille représentent la forte et mâle génération qui, tout en conspirant contre Richelieu et en organisant la Fronde, termina si glorieusement la guerre de Trente ans.

Tjes Personnage* secondaires. — On a souvent

reproché à Corneille, sur la foi de la critique allemande,

l'abstraction rigide et mécanique de ses caractères: on a

blâmé l'indigente psychologie de ses personnages qu'on a

"" comparés (& des marionnettes gigantesques, à des col

v vj** majestueux, mais sans viejpe reproche, très contestable.

^ quand il s'agit des héros "de son théâtre, devient évidem-

LES PERSONNAGES SECONDAIRES xi*

ment faux si l'on, considère ses BgggegnBggs secondaire-. G«EHWuffie, en les cuinposant, a montré des qualités d'ohscr- \ a leur, de psychologue et de peintre, qu'il est souverainement injuste aux Lessing et aux Schiller de méconnaître.

On ne peut nier d'abord que ces personnages de secoua plan ne soient en général larès fidèlement observés, tant Os ont avec les contemporains de Corneille ci air de ressemblance qui ne trompe pas. Dans le Comte du Cid par exemplr . qui ae reconnaît l'air de capilan et la jactance aristocratique qui caractérisent les grands seigneurs révoltés du temps de Louis XIU? Les maximes politiques où Ton a souvent reproché à Corneille d'étaler la cynique doctrine de Machiavel :

La justice n'est pas une vertu d'État...

La timide équité détruit l'art de remuer...

tous ces crimes d'État qu'on Tait pour la couronne

Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne...

ne sont-elles pas d'un temps où l'esprit des Valois- et des Médicis semblait vivre encore dans lies coins, et où un surintendant, d'Lmery, pouvait dire en plein conseil royal : •< La bonne foi n'est que pour les marchands »? Tant d'illustres intrigants, comme les Cinq-Mais et les Rohasu, se jetant sans nulle idée élevée dans telle conspiration dont M"10 de Chevreuse ou la Crando Mademoiselle était l'âme, sont-ils mieux représentés par les Mémoires du cardinal de Ketz ou par le Ciiinn de Corneille?

Hais, non cniilenl de voir juste et de faire ressemblant, il va plus avant encore, il se montre l'égal des plus pénétrants psychologues. Par une analyse morale, infiniment dédiée, dmil il n'est pas vrai que Racine ait seul possédé ta sec» I - Corneille a su démêler les plus fines nuances du sentiment. nieltre en lumière les états d'àme tas plus compliqué- ■ rendre avec la plus délicate précision les caractères de demiteinte. N'admiire-t-on pas, par exemple , toutes tes délicatesses de l'amitié fraternelle dans le Séleueus et l'Antiochus de Btodogam, toutes les tendre—r- domestiques dans le rôle de Sabine . et, dans Sertorius ou môme dans le Martian de f'ul- ■■ chérie, tout ce qu'une inclinai ion voilée et discrète peut ;i\oir de force et de profondeur dans l'àme d'un homme d'action mûri par l'épreuve?

Ces personnages si vrais et si variés, Corneille fait mieux

xx INTRODUCTION

encore que les observer et les approfondir; il les peint, il les colore, il les anime sous nos yeux d'une vie intense. Quoi de plus révélateur que tel cri de Prusias qui trahit l'égoïsme de la peur, que telle tirade de la Stratonice de Polyeucte qui décèle la violence aveugle des préjugés populaires, que telle page d'Othon qui peint la cupidité dévorante des courtisans et leurs âmes d'intrigants retors et avides , dissimulés et impudents? Loin d'en blâmer avec Voltaire la réalité familière, est-il rien de plus précieux pour nous que les scènes où l'Arsinoé de Nicomêde semble rivaliser de flatteuse obséquiosité et d'attendrissements hypocrites avec la Béline du Malade imaginaire? Et combien de personnages enfin, par le choix du trait significatif qui les rend pour jamais présents à la mémoire , témoignent que leur créateur avait le don de la vie, et que\si, selon le mot de La Bruyère, il a peint les hommes « tels qu'ils doivent être », il a su aussi nous les montrer « tels qu'ils sont » ! m

Corneille historien. — La prédilection de Corneille pour les sujets historiques est aisée à comprendre. Il se propose de peindre les conflits intérieurs de l'âme : l'histoire ne s'occupe guère que des personnages de haute condition dont la psychologie, moins sommaire que celle des gens du commun, se prête par conséquent aune analyse plus profonde. Il est le grand peintre de la volonté : l'histoire, à la bien prendre, n'est que le tableau des prodiges accomplis par la volonté humaine. Il aime les actions grandes, extraordinaires , invraisemblables , qui font ressortir l'énergie de ses héros : c'est le propre de l'histoire de donner un caractère d'authenticité aux faits les plus surprenants : rien n'est moins probable que ce qui arrive, rien n'est plus incroyable que ce qui est attesté. Corneille enfin, comme tous les hommes de sa génération, a le goût des dissertations politiques : l'histoire, et en particulier l'histoire romaine, lui fournit d'admirables thèmes, d'heureux prétextes pour raisonner à l'infini sur les formes et les maximes du gouvernement.

On ne sera donc pas surpris de trouver dans ses tragédies nombre de peintures qu'on peut appeler véritablement historiques : le patriotisme farouche des Romains dans Horace, la politique cauteleuse du sénat dans Nicomêde , les guerres civiles avec tout ce qu'elles provoquèrent d'héroïsme ou d'infamie dans Pompée et Sertorius, le règne insolent des affranchis, dans Othon, la lutte dramatique du Christianisme

CORNEILLE HISTORIEN xxi

et de l'Empire dans Polyeucte, l'atrocité des invasions barbares dans Attila, les confuses intrigues de l'empire byzantin dans Héraclius. la poésie du moyen âge féodal et chevaleresque dans le Cid, ne sont-ce pas là des tableaux aussi exacts que lumineux, et n'a-t-on pas le droit de parler du génie historique de Corneille, quand on songe aux Mézeray et aux Coéffeteau qui furent ses contemporains?

Toutefois on ne saurait, sans une exagération manifeste, voir dans Corneille à proprement parler un historien. Ce ne sont pas seulement nombre d'erreurs historiques qui s'y opposent, comme, par exemple, la confusion souvent citée de Flamininus et de Flaminius dans Nicomède, le caractère d'Auguste dans Cinna, la bizarre chronologie d'IIcraclius, tout le cinquième acte d'Horace. Mais le Romain même qu'a dépeint Corneille n'est bien souvent qu'un type de convention, créé de toutes pièces par les rhéteurs grecs ou latins de la décadence, et mis à la mode dans notre littérature par Amyot, Montaigne et Balzac : qui ne voit en effet que ce héros désintéressé , uniquement épris de la gloire , admirable de fierté républicaine, n'a que le rapport le plus lointain avec le Romain de l'histoire? Et combien de ces héros, quand ils ne sont pas purement et simplement les contemporains de Ricbelieu ou du grand Condé, se trouvent être des caractères de la plus haute généralité, comme ce Sertorius ou ce Nicomède, dans lesquels il ne faut pas faire grand effort pour découvrir déjà l'homme naturel et abstrait tel qu'aimait à le concevoir le dix-huitième siècle? On voit ce qu'il faut penser du respect scrupuleux qu'on a prêté à Corneille pour la vérité historique et dont il se piquait un peu trop lui-même quand il disait : « J'aurais fait un crime de théâtre, si j'avais habillé, un Romain à la française. »

Ce « crime de théâtre », au surplus, est-il en réalité aussi noir que Corneille a l'air de le penser? Loin de reprocher à l'auteur de Cinna et de Nicomède $e$ inexactitudes historiques, peut-être conviendrait-il au contraire de l'en féliciter. Pour être, en effet, d'une vérité moins particulière et moins locale, ses peintures n'en ont qu'un intérêt plus général et plus dramatique. C'est de cette manière , un peu vague et sommaire, que le théâtre doit peindre le passé : il faut, avant tout, que l'action soit présente, que l'intervalle des lieux et des temps disparaisse, que les spectateurs ne fassent qu'un même peuple avec les acteurs. Si les moyens de l'art,

:cxn INTKODl :CTION-

disait profondément Stendhal , arrêtent ou étonnent les auditeurs au lieu de traverser rapidement leur esprit, comment pourront-ils arriver jusqu'à l'àme? Shakespeare, dont on a loué la couleur historique, a-t-il lui-même Laissé tàm de plus en ce genre que de sommaires esquisses ou des condensations rap ides et grossières? Et pourquoi demanderionsnous à un pur poète comme Corneille une vérité rigoureuse €t définitive, alors que nous ne sommes pas sûrs nousmêmes de la posséder, ou pour mieux dire, alors que nous sommes sûrs de ne la posséder jamais?

Corneille moraliste. — On a peut-être trop vaaté la valeur historique des drames de 'Corneille : on n"en exagérera jamais la beauté morale. 11 n'est pas d'œuvre, en effet, dans notre littérature, qui ait une plus haute verte éducative , et la bienfaisante efficacité de ces nobles specta-

\ clés a justement mérité l'hommage de Voltaire : "iCorneille, vieux Romain parmi les Français, a ouvert sur la scène une école de grandeur d'àme. »

La tragédie toute psychologique de Corneille a d'abord pour utilité morale de nous révéler notre propre fonds : ce cœur partagé que décrit Corneille, cette âme livrée à un perpétuel conflit intérieur, mais c'est l'homme double et inconstant dans ses voies tel que le décrit l'Apôtre, celui qu'il importe si fort à chacun d'apprendre à démêler en soimême. Or, en nous rendant lumineux ce monde obscur de la conscience, combien u'ajoute-t-il pas aux forces de notre volonté? Et de quel profit n'est-il pas de recueillir tant de précieuses leçons sur notre vie la plus intime, tant de belles ■et fortifiantes vérités? Ici. comme dans le Cid, que deux cœiffB parfois ne sont dignes l'un de l'autre qu'à la condition de se combattre . et que ce qu'il faut puiser souvent dans l'amour même, c'est la force de le sacrifier 8 là, comme •dans Horace, que la vertu la plus héroïque n'est nullement à l'abri des égarements les plus monstrueux de l'orgueil; ailleurs, comme dans Clnna, que le déchirement du cœur est la condition de la vraie paix, et que la sérénité définitive de l'àme est une conquête de la volonté; ailleurs encore . comme dans Polyeucte, que tous les biens de ce monde et la vie même ne sauraient tenir en balance contre le bonheur de croire et la douceur de s'immoler: partout enfin

! tant de précieuses lumières sur notre nature, qui font des tragédies de Corneille comme le pendant dramatique du

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