‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 329 sur 488 · ACTE I. SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE I. SCÈNE VI

Apres qu'on eut mangé, mille et mille fusées,

S'élançant vers les cieux, on droites, ou croisées,

Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux*

D"un déluge de flamme attaquèrent les eaux,

Ou'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre^

Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre.

Après ce passe-temps on dansa jusqu'au jour,

Dont le soleil jaloux avança le retour :

S'il eût pris notre avis, sa lumière importune

N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune;

Mais, n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs,

Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.

Certes, le talent de mentir avec une telle présence d'esprit et une j telle faconde est « un vice dont les sots ne sont point capables. » C'est Corneille lui-même qui en l'ait la remarque. Mais quel est le résultat de ces forfanteries? C'est de brouiller Dorante avec ses amis, en leur inspirant, non de l'admiration, comme il s'imagine, mais du dépit et Ide l'aigreur.

I l'.esté seul avec son nouveau maître, Cliton lui demande si c'est son lonlinaire de parler en rêvant, d'assister à des batailles sans péril et le donner des fêtes sans bourse délier. Pourquoi mentir ainsi ? conrlut-il. — Pourquoi? répond Dorante, mais c'est pour me faire valoir Élans le monde : le pauvre personnage que ferait un étudiant en droit uni revient de Poitiers. Il avoue aussi que parfois il ment pour le lieul plaisir, absolument comme le Panurge rie Rabelais faisait, pour |;'en délecter en son particulier, les meilleurs de ses tours.

Il) le beau compliment à charmer une dame, |)e lui dire d'abord : « J'apporte à vos beautés . Un cœur nouveau venu des universités; i Si vous avez besoin de lois et de rubriques. I Je sais le code entier avec les Authentiques.

■ Le Digeste nouveau, le vieux, YInfortiat.

I Ce qu'en a dit Jason, Balde. Accurse, Alciat1 ! » l'u'un si riche discours nous rend considérables!

■ u'on amollit par là de cœurs inexorables!

■ u'un homme à paragraphe2 est un joli galant! n s'introduit bien mieux à titre de vaillant :

11. Cette docte énumération «le juristtnltes et d'ouvrages de droit est-elle, 'rt-3 un intervalle de dix-neuf ans, I souvenir des études juridique- de IrneilleV ou faut-il en inférer qu'il Inait de suivre de près les travaux

de sou jeune frère Thomas, reçu avocat l'année même du Menteur t

2. TJn homme qui cite, en discutant une affaire, l'article et le paragraphe du texte de la l"i.

LE MENTELR

Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace,

A mentir à propos, jurer de bonne grâce,

Étaler force mots qu'elles n'entendent pas;

Faire sonner Lamboy, Jean de Werth et Gallas1;

Nommer quelques cbàteaux de qui les noms barbares,

Plus ils blessent l'oreille, et plus - leur semblent rares;

Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés.

Vedette, contrescarpe et travaux avancés :

Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne:

On leur fait admirer les baies*3 qu'on leur donne

El tel à la faveur d'un semblable débit,

Passe pour homme illustre et se met en crédit...

CLITON

Mais parlons du festin : Urgande et Mélusine N'ont jamais sur le champ mieux fourni leur cuisine; Vous allez au delà de leurs enchantements : Vous seriez un grand maître à faire des roman-... Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.

DORANTE

J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles;

Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer

Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonner,

Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire

Qui l'étonné lui-même et le force à se taire.

Si tu pouvais savoir quel plaisir on a lors

De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps...

A quoi Cliton répond avec un parfait bon sens que ces pratiques finiront un jour ou l'autre par le couvrir de honte. Il ne se trompe pas en effet : le père du Menteur, Géronte, est iustruit de ces impostures; avec sa délicatesse morale de parfait honnête homme, il se rend compte que ces prétendues légèretés de jeune étourdi apportent tôt ou lard une grave atteinte à la conscience, et c'est sur le ton de l'indignation la plus émue qu'il vient faire rougir son 01s de ses faussetés. Le mâle génie de Corneille quitte alors le ton familier de la comédie : et l'on n'a point de peine à reconnaître la main qui peignit don Diègue et le vieil Horace. Jamais le vers bien connu du poète latin : Iralusque Chrêmes tumido delitigat ore n'a reçu une application plus heureuse :

Ètes-vous gentilhomme?

1. Généraux de l'empereur d'Allemagne Ferdinand III, pendant la dernière période de la Guerre de Trente ans. La France y était très activement mêlée

à l'époque où Corneille écrivait vers pleins d'aeliiali/é.

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