ACTE V, SCÈNE III
DOUANTE (à part).
(A Géronte.) Ah! rencontre fâcheuse!
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
GÉRONTE
Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi?
DORANTE
Avec toute la France aisément je le croi.
GÉRONTE
Et ne savez-vous point avec toute la France D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance, Et que la vertu seule a mis en ce haut rang Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang!
DORANTE
J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne?
GÉRONTE
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert,
Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd.
Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire;
Tout ce que l'un a fait, l'autre peut le défaire;
Et dans la lâcheté du vice où je te voi,
Tu n'es plus gentilhomme étant sorti de moi.
DORANTE
Moi?
GÉRONTE
Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature. Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais. Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire, Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion, Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie, Et si dedans le sang il ne lave l'affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?
On chercherait vainement dans la pièce espagnole qui a inspiré Corneille cette énergie et celte noblesse de style. La scène où Molière prèle un si digne langage au père de don Juan ne fait point pâlir ce chefd'œuvre de haute comédie qu'on peut appeler en même temps le plus beau des discours contre le mensonge.