‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 350 sur 488 · PHOCAS, PULCHÉRIE, CRISPE · texte numérisé non relu

PHOCAS, PULCHÉRIE, CRISPE

PHOCAS

Enfin, madame, il est temps de vous rendre. Le besoin de l'État défend de plus attendre; Il lui faut des Césars et je me suis promis D'en voir naître bientôt de vous et de mon fils. Ce n'est pas exiger grande reconnaissance Des soins que mes bontés ont pris de votre enfance, 13e vouloir qu'aujourd'hui, pour prix de mes bienfaits, Vous daigniez accepter les dons que je vous fais. Ils ne font point de honte au rang le plus sublime ; Ma couronne et mon fils valent bien quelque estime : Je vous les offre encore après tant de refus; Mais apprenez aussi que je n'en souffre plus, Que de force ou de gré je veux me satisfaire, Qu'il faut me craindre en maître ou me chérir en père, Et que, si votre orgueil s'obstine à me haïr, Qui ne peut être aimé se peut faire obéir!

PULCHÉRIE

J'ai rendu jusqu'ici cette reconnaissance A ces soins tant vantés d'élever mon enfance, Que tant qu'on m'a laissée en quelque liberté J'ai voulu me défendre avec civilité; Mais puisqu'on use enfin d'un pouvoir tyrannique Je vois bien qu'à mon tour il faut que je m'explique, Que je me montre entière à l'injuste fureur, Et parle à mon tyran en fille d'empereur. Il fallait me cacher avec quelque artifice

Que j'étais Pulchérie, et fille de Maurice, Si tu faisais dessein de ra'éblouir les yeux Jusqu'à prendre tes dons pour des dons précieux. Vois quels sont ces présents dont le refus t'étonne : Tu me donnes, dis-tu, ton fils et ta couronne; Mais que me donnes-tu, puisque Tune est à moi, Et l'autre en est indigne, étant sorti de toi?

Ta libéralité me fait peine à comprendre : Tu parles de donner quand tu ne fais que rendre; Et puisque avecque moi tu veux le couronner Tu ne me rends mon bien que pour te le donner. Tu veux que cet hymen que tu m'oses prescrire Porte dans ta maison les titres de l'empire, Et de cruel tyran, d'infâme ravisseur, Te fasse vrai monarque et juste possesseur. Ne reproche donc plus à mon âme indignée Qu'en perdant tous les miens tu m'as seule épargnée : Cette feinte douceur, cette ombre d'amitié, Vint de ta politique et non de ta pitié. Ton intérêt dès lors fit seul cette réserve : Tu m'as laissé la vie afin qu'elle te serve; Et mal* sûr dans un trône où tu crains l'avenir, Tu ne m'y veux placer que pour t'y maintenir; Tu ne m'y fais monter que de peur d'en descendre Mais connais Pulchérie et cesse de prétendre *.

Je sais qu'il m'appartient, ce trône où tu te sieds, Que c'est à moi d'y voir tout le monde à mes pieds Mais comme il est encor teint du sang de mon père, S'il n'est lavé du tien, il ne saurait me plaire; Et ta mort que mes vœux s'efforcent de hâter, Est l'unique degré par où j'y veux monter : Vuilà quelle je suis et quelle je veux être. Qu'un autre t'aime en père ou te redoute en maître, Le cœur de Pulchérie est trop haut et trop franc Pour craindre ou pour flatter le bourreau de son sang.

, PHOCÂS

J'ai force ma colère à te prêter silence Pour voir à quel excès irait ton insolence : J'ai vu ce qui t'abuse et me fait mépriser. Et t'aime encore assez pour te désabuser.

N'estime plus mon sceptre usurpé sur ton père, Ni que pour l'appuyer ta main soit nécessaire

Depuis vingt ans je règne et je règne sans toi;

Et j'en eus tout le droit du choix qu'on fit de moi.

Le trône où je me sieds n'est pas un bien de race :

L'armée a ses raisons pour remplir cette place;

Son choix en est le titre; et tel est notre sort

Qu'une autre élection nous condamne à la mort.

Celle qu'on fit de moi fut l'arrêt de Maurice;

J'en vis avec regret le triste sacrifice :

Au repos de l'État il fallut l'accorder;

Mon cœur qui résistait fut contraint de céder;

Mais pour remettre un jour l'empire en sa famille,

Je fis ce que je pus, je conservai sa fille,

Et sans avoir besoin de titres ni d'appui,

Je te fais part d'un bien qui n'était plus à lui1.

PULCIIÉHIE

Un chétif centenier des troupes de Mysie,

Qu'un gros de mutinés élut par fantaisie,

Oser arrogamment se vanter à mes yeux

D'être juste seigneur du bien de rnes aïeux 1

Lui qui n'a pour l'empire autre droit que ses crimes,

Lui qui de tous les miens fit autant de victimes;

Croire s'être lavé d'un si noir attentat

En imputant leur perte au salut de l'État!

Il fait plus, il me croit digne de cette excuse !

Souffre, souffre à ton tour que je te désabuse.

Apprends que si jadis quelques séditions

Usurpèrent le droit de ces élections,

L'empire était chez nous un droit héréditaire;

Maurice ne l'obtint qu'en gendre de Tibère ;

Et l'on voit depuis lui remonter mon destin

Jusqu'au grand Théodose et jusqu'à Constantin.

Et je pourrais avoir l'àme assez abattue...

PHOCAS

Eh bien ! si tu le veux, je te le restitue, Cet empire, et consens en cor que ta fierté Impute à mes remords l'effet de ma bonté. Dis que je te le rends et te fais des caresse9 Pour apaiser des tiens les ombres vengeresses. Et tout ce qui pourra sous quelque autre couleur

1. Ce mélange de souplesse et de | plexes et les plus singulièrement vra violence, de ruse et de férocité fait de qu'il y ait à la scène. Phocas un des caractères les pluscom- ]

Autoriser ta haine et flatter* ta douleur; Par un dernier effort je veux souffrir la rage Qu'allume dans ton cœur cette sanglante image. Mais que t'a fait mon fils? était-il, au berceau, Des tiens que je perdis le juge ou le bourreau? Tant de vertus qu'en lui le monde entier admire Ne l'ont-elles pas fait trop digne de l'empire? En ai-je eu quelque espoir qu'il n'ait assez rempli? Et voit-on sous le ciel prince plus accompli? Un cœur comme le tien, si grand, si magnanime...

l'ULCHÉRIE

Va, je ne confonds point ses vertus et ton crime :

Comme ma haine est juste et ne m'aveugle pas.

J'en vois assez en lui pour les plus grands Etats;

J'admire chaque jour les preuves qu'il en donne;

J'honore sa valeur, j'estime sa personne,

Et penche d'autant plus à lui vouloir du bien

Que s'en voyant indigne il ne demande rien,

Que ses longues froideurs témoignent qu'il s'irrite

De ce qu'on veut de moi par delà son mérite,

Et que de tes projets son cœur triste et confus

Pour m'en paire justice approuve mes refus.

Ce fils si vertueux d'un père si coupable,

S'il ne devait régner; me pourrait être aimable;

Et cette grandeur même où tu le veux porter

Est l'unique motif qui m'y fait résister.

Après l'assassinat de ma famille entière,

Quand tu ne m'as laissé père, mère, ni frère,

Que j'en fasse ton fils légitime héritier !

Que j'assure par là leur trône au meurtrier!

Non, non, si tu me crois le cœur si magnanime

Qu'il ose séparer ses vertus de ton crime,

Sépare tes présents, et ne m'offre aujourd'hui

Que ton fils sans le sceptre, ou le sceptre sans lui!

Avise; et si tu crains qu'il te fût trop infâme

De remettre l'empire en la main d'une femme,

Tu peux dès aujourd'hui le voir mieux occupé.

Le ciel me rend un frère à ta rage échappé;

On dit qu'Héraclius est tout prêt de paraître :

Tyran, descends du trône et fais place à ton maître1.

1. Pour une Romaine du Bas-Em- | pire, Pulchérie, on le voit, n'a pas

332 HERACLIDS

PHOCAS

A ce compte, arrogante, un fantôme nouveau. Qu'un murmure confus fait sortir du tombeau; Te donne cette audace et cette confiance! Ce bruit s'est fait déjà digne de ta croyance. Mais...

PULCHÉRIE

Je sais qu'il est faux: pour Rassurer ce rang Ta rage eut trop de soin de verser tout mon sang; Mais la soif de ta perte en cette conjoncture Me fait aimer Fauteur d'une belle imposture. Au seul nom de Maurice il te fera trembler; Puisqu'il se dit son fils, il veut lui ressembler; Et cette ressemblance où son courage aspire Mérite mieux que toi de gouverner l'empire. J'irai par mon suffrage affermir cette erreur, L'avouer pour mon frère et pour mon empereur, Et dedans son parti jeter tout l'avantage, Du peuple convaincu par mon premier hommage.

Toi, si quelque remords te donne un juste effroi, Sors du trône, et te laisse abuser comme moi; Prends cette occasion pour te faire justice,

PHOCÂS

Oui, je me la ferai bientôt par ton supplice : Ma bonté ne peut plus arrêter mon devoir; Ma patience a fait par delà son pouvoir. Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage; Et l'audace impunie enfle trop un courage. Tonne, menace, brave, espère en de faux bruits, Fortifie, affermis ceux qu'ils auront séduits ; Dans ton àme à ton gré change ma destinée; Mais choisis pour demain la mort ou l'hyménée.

PULCHÉRIE

Il n'est pas pour ce choix besoin d'un grand effort, A qui hait l'hyménée et ne craint point la mort.

En vain Héraclius. qui passe pour Martian, Dis de Piiocas. intervient près de lui en faveur de Pulchérie. Malgré sa tendresse pour son fils, le père résiste à ses sollicitations : Résous-la de V aimer, si tu notai

trop dégénéré de ses modèles, les | dire : <i Us sont plus grands et plus Emilie, les Camille ou les Cornélie, et I romains dans ses vers que dans leur c'est d'elle aussi que La Bruyère a pu I histoire. B

quelle vive. — Mais voici que l'amour paternel, dans le cœur de ce dur tyran, est mis à une plus rude épreuve. 11 apprend, par une révélation volontairement incomplète de Léontine, que Martian, qu'il croyait être son fils, n'est autre qu'Héraclius, et qu'il conspire contre lui. Il jure de le faire périr; mais Héraclius, dont Phocas veut se croire maintenant le père, se défend d'être son fils et réclame l'honneur de périr de la main du tyran :

Je viens reprendre un nom qui seul a fait son crime. Conservez votre haine et changez de victime. Je ne demande rien que ce qui m'est promis : Perdez Héraclius et sauvez votre fils.

Livré aux perplexités les plus cruelles, le tyran en est réduit à s'ecrier avec désespoir :

Hélas! je ne puis voir qui des deux est mon fils;

Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis,

En ce piteux état quel conseil dois-je suivre?

J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre;

Je sais que de mes mains il ne peut se sauver,

Je sais que je le vois, et ne le puis trouver.

La uature tremblante, incertaine, étonnée,

D'un nuage confus couvre sa destinée :

L'assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur,

Et, présent à mes yeux, il se cache en mon cœur.

Martian, à ce nom aucun ne veut répondre,

Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre.

Trop d'un Héraclius en mes mains est remis;

Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils.

Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire?

Si je n'ai plus de fils, puis-jè encore être père?

De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait!

Ne me dis rien du tout, ou parle tout à fait1.

Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait naître,

Ou laisse-moi le perdre, ou fais-le moi connaître.

0 toi, qui que tu sois, enfant dénaturé

Et trop digne du sort que tu t'es procuré,

1. Voltaire croit reconnaître un souvenir de ces beaux vers dans une célèbre pensée de Pascal : « Voyant trop pour nier, et trop peu pour m' assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que, si tées, XIV, 2.) Dieu la soutient (la nature), elle le

marquât sans équivoque ; et que si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait : qu'elle dit tout ou rien , afin que je visse quel parti je dois suivre. )» (Pen-

334 HÉRAGLIUS

Mon trône est-il pour toi plus honteux qu'un supplice? 0 malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice! Tu recouvres deux fils pour mourir après toi. Et je n'en puis trouver pour régner après moi ! Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie. Puisque mon propre fils les préfère à sa vie!

Phocas fait venir Léoutiue et la presse de lui dire l'entière vérité. I.éontine, qui hait le tyran, lui répond par ce vers admirable, résumé pathétique de l'action :

Devine, si tu peux, et choisis, si tu t'oses.

Et elle ajoute, avec l'accent d'une joie atroce, en savourant la douceur de cette vengeance inouïe :

L'un des deux est ton fils, l'autre est ton empereur.

Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur.

Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse.

Craindre ton ennemi dedans ta propre race,

Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi,

Sans être ni tyran, ni père qu'à demi.

Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude,

Mon âme jouira de ton inquiétude :

le rirai de ta peine, ou si tu m'en punis,

Tu perdras avec moi le secret de ton fils.

Ce n'est encore que la moindre partie des complications dramatiques qui se déroulent sur la scène et se dénouent enlin par la mort de Phocas et l'élévation au trône d'Heraclius. On comprend que Corneille ait dit de sa pièce qu'il fallait « la voir plus d'une fois pour en remporter une entière intelligence ». Il ne le disait pas sans un certain air de triomphe. La Bruyère le lui fit payer par le malicieux éloge que l'on sait : « L'on est plus occupé aux pièces de Corneille », et c'est auasi sans doute en pensant à ce qu'on a nommé « le logogriphe d'Heraclius » que Boileau écrivait dans son Art Poétique :

Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer. De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer, Et qui débrouillant mal une pénible intrigue. D'un divertissement me fait une fatigue.

Héraclius fut imité par Caldéron clans l'un de ses drames les plus célèbres : En cette vie tout est vérité et tout est mensonge, et Corneille semble avoir pris plaisir à rendre hommage au mérite de son imitateur espagnol, lorsqu'il écrivit dans VExamen de sa propre pièce : « C'est un heureux original dont il s'est fait de belles copies. »

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