ACTE III
Et, ne pouvant résoudre à quels vœux se borner;
N'ose rien acquérir, ni rien abandonner :
Il n'aime qu'3vec trouble, il ne voit qu'avec crainte;
Tout ce qu'il entreprend donne sujet de plainte;
Ses hommages partout ont de fausses couleurs,
Et son plus grand service est un grand crime ailleurs.
D. ELVIRE
Aussi sont-ce d'amour les premières maximes, Que partager son àme est le plus grand des crimes. Un cœur n'est à personne alors qu'il est à deux; Aussitôt qu'il les offre il dérobe ses vœux; Ce qu'il a de constance, à cboisir trop timide, Le rend vers l'une ou l'autre incessamment perfide; Et, comme il n'est enfin ni rigueurs, ni mépris Qui d'un pareil amour ne soient un digne prix. Il ne peut mériter d'aucun œil qui le charme. En servant, un regard, en mourant, une larme.
CARLOS
Vous seriez bien sévère envers un tel amant.
D. ELVIRE
Allons voir si la reine agirait autrement,
S'il en devrait attendre un plus léger sunplice.
Cependant don Alvar le premier entre en lice; Et vous savez l'amour qu'il m'a toujours fait voir.
CARLOS
Je sais combien sur lui vous avez de pouvoir.
D. ELVIRE
Quand vous le combattrez, pensez à ce que j'aime, Et ménagez son sang comme le vôtre même.
CARLOS
Quoi! m'ordonneriez-vous qu'ici j'en fisse un roi?
D. ELVIRE
Je vous dis seulement que vous pensiez à moi.
Acte III. — La reine montre pour Carlos un amour toujours plus inquiet et celui-ci ajoute encore une nouvelle cause à ses anxiétés en lefusant d'épouser la sœur de l'un des deux comtes que l'on vient de lui proposer. Aimerait-il ailleurs? se demande la reine, sentant la jalousie s'éveiller dans son cœur :
BLANCHE
Que vous peut offenser sa flamme ou sa retraite, Puisque vous n'aspirez qu'à vous en voir défaite?
je ne sais pas s'il aime ou donc Elvire ou vous. Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux.
D. ISABELLE
Tu ne le comprends point! et c'est ce qui m'étonne :
Je veux donner son cœur, non que son cœur le donne ;
Je veux que son respect l'empêche de m'aimer.
Non des flammes qu'une autre a su mieux allumer :
Je veux bien plus : qu'il m'aime, et qu'un juste silence
Fasse à des feux pareils pareille violence;
Que l'inégalité lui donne même ennui;
Qu'il souffre autant pour moi que je souffre pour lui ,
Que par le seul dessein d'affermir sa fortune,
Et non point par amour, il se donne à quelqu'une ;
Que par mon ordre seul il s'y laisse obliger;
Que ce soit m'obéir, et non me négliger ;
Et que, voyant ma flamme à l'honorer trop prompte,
Il m'ôte de péril sans me faire de honte.
Car enfin il l'a vue, et la connaît trop bien ;
Mais il aspire au trône, et ce n'est pas au mien:
Il me préfère une autre, et cette préférence
Forme de son respect la trompeuse apparence :
Faux respect qui me brave, et veut régner sans moi!
Acte IV. — Le bruit cependant vient à se répandre que le prince héri tier d'Aragon n'est pas mort, comme on l'avait cru longtemps, qu'il combattu en Castille sous un nom d'emprunt, bref que cet illustre princ est le vaillant Carlos. Les grands seigneurs d'accourir aussitôt ver Carlos pour le féliciter : la réponse qu'il leur fait est merveilleuse d( liertéàla fois et de mélancolie, de dignité triste et d'ironique dédain
Comtes, ces faux respects dont je me vois surpris.
Sont plus injurieux encor que vos mépris.
Je pense avoir rendu mon nom assez illustre
Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre.
Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part.
J'imputais ce faux bruit aux fureurs* du hasard.
Et doutais qu'il pût être une âme assez hardie
Pour ériger Carlos en roi de comédie :
Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur.
Sachez que les vaillants honorent la valeur;
Et que tous vos pareils auraient quelque scrupule
A faire de la mienne uu éclat ridicule.