‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 427 sur 488 · ACTE IV, SCÈNE II 4il · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II 4il

Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte ; Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir. 12 ss

Où sa gloire se sauve à l'ombre du pouvoir1.

Soulever votre peuple, et jeter votre armée Dedans les intérêts d'une reine opprimée; Venir, le bras levé, la tirer de vos mains, Malgré l'amour d'Attale et l'effort des Romains, Et fondre en vos pays contre leur tyrannie Avec tous vos soldats et toute l'Arménie; C'est ce que pourrait faire un homme tel que moi, S'il pouvait se résoudre à vous manquer de foi. La fourbe n'est le jeu que des petites âmes2, Et c'est là proprement le partage des femmes.

Punissez donc, Seigneur, Métrobate et Zenon; Pour la reine, ou pour moi, faites-vous-en raison. A ce dernier moment la conscience presse; Pour rendre compte aux dieux tout respect humain cesse ; ia«§ Et ces esprits légers, approchant des abois*, Pourraient bien se dédire une seconde fois.

ARSIXni:

Seigneur...

XICOMÈDE

Parlez, Madame, et dites quelle cause A leur juste supplice obstinément s'oppose; Ou laissez-nous penser qu'aux portes du trépas Ils auraient des remords qui ne vous plairaient pas.

ARSIXOÉ

Vous voyez à quel point sa haine m'est cruelle;

Quand je le justifie, il me fait criminelle :

Mais sans doute, Seigneur, ma présence l'aigrit,

Et mon éloignement remettra son esprit;

Il rendra quelque calme à son cœur magnanime,

Et lui pourra sans doute épargner plus d'un crime.

Je ne demande point que par compassion Vous assuriez un sceptre à ma protection, Ni que pour garantir la personne d'Atlale, Vous partagiez entre eux la puissance royale :

1. Nicomède professe le même machiavélisme que Livie dans Cinna. Un crime politique couronné de succès ne porte pas atteinte à la gloire du coupable. Corneille n'a fait qu'exprimer la doctrine répandue dans toutes les

cours de l'Europe au dix-septième siècle. 2. Euripide ne parlait pas plus durement des femmes dans ses pièces qui le firent surnommer le misogyne. (Ct Hipp., G 16, sq.)

NICOMÈDE

Si vos amis de Rome en ont pris quelque soin,

C'était sans mon aveu, je n'en ai pas besoin.

Je n'aime point si mal que de ne vous pas suivre.

Sitôt qu'entre mes bras vous cesserez de vivre; 1280

Et sur votre tombeau mes premières douleurs

Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs1.

PRUS1AS

Ah! Madame!

ARSINOÉ

Oui, Seigneur, cette heure infortunée Par vos derniers soupirs clora ma destinée; Et puisqu'ainsi jamais il ne sera mon roi, 12*5

Qu'ai-je à craindre de lui? que peut-il contre moi? Tout ce que je demande en faveur de ce gage, De ce fils qui déjà lui donne tant d'ombrage, C'est que chez les Romains il retourne achever Des jours que dans leur sein vous fîtes élever; 1290

Qu'il retourne y traîner, sans péril et sans gloire, De votre amour pour moi l'impuissante mémoire. Ce grand prince vous sert, et vous servira mieux Quand il n'aura plus rien qui lui blesse les yeux : Et n'appréhendez point Rome ni sa vengeance; 1295

Contre tout son pouvoir il a trop de vaillance : Il sait tous les secrets du fameux Annibal, De ce héros à Rome en tous lieux si fatal Que l'Asie et l'Afrique admirent l'avantage Qu'en tire Anliochus, et qu'en reçut Carthage. 1300

Je me retire donc, afin qu'en liberté Les tendresses du sang pressent votre bonté ; Et je ne veux plus voir ni qu'en votre présence Un prince que j'estime indignement m'offense , Ni que je sois forcée à vous mettre en courroux i3or;

Contre un fils si vaillant et si digne de vous2.

1. Cf. le Malade imaginaire (acte I, se. 9) : Béline. Mon Dieu, il ne faut point vous tourmenter de tout cela.

S'il vient faute de vous, mon fils , je ne veux plus rester au monde. — Argan.

Maniie ! — Béline. Oui , mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre... — Argan. Ma chère femme ! — Béline. La vie ne me sera plus rien. — Argan. Mamour! —

Béline. Et je suivrai vos pas pour vous faire connaître la tendresse que j'ai pour vous. — Argan. Mamie, vous me fendez le cœur.

2. La Bruyère admire quelle dépense d'esprit exige la conduite d'une cabale à la cour : il suffit le citer à l'appui ce chef-d'œuvre d'insinuation et de perfidie qu'est le discours d'Arsinoé.

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