L'IMITATION DE JÉSUS CHRIST
« Je n'invite point à cette lecture ceux qui ne cherchent dans la poésie que la pompe des vers, disait Corneille dans sa Préface; ce n'est ici qu'une traduction fidèle, où j'ai tâché de conserver le caractère et la simplicité de l'auteur. » S'il fallait en croire quelques critiques, rien ne serait moins fondé que la prétention du poète : son vers mâle et robuste n'aurait en effet, dit-on, rien de commun avec la grâce mystique de l'original. Mais n'est-ce pas oublier tout ce que recèlent de vigueur secrète les effusions pieuses de l'Imitation, et l'énergie de la strophe cornélienne n'est-elle pas apte à rendre précisément l'héroïque doctrine du sacrifice absolu? Le poète n'a-t-il pas su d'ailleurs étouffer plus d'une fois les sonorités trop éclatantes de son vers, et le rythme brisé de certaines strophes ne rend-il pas avec un rare bonheur l'élan trop tôt arrêté de l'âme vers le ciel? Si la langue parfois impropre, comme il arrive trop souvent dans Corneille, n'offrait ici et là des obscurités qu'excuse d'ailleurs la difficulté des matières théologiques, la traduction de l'Imitation pourrait être comptée parmi les plus parfaits chefs-d'œuvre du lyrisme religieux dans notre littérature.
0 Dieu de vérité, pour qui seul je soupire, Unis-moi donc à toi par de forts et doux nœuds! Je me lasse d'ouïr, je me lasse de lire,
Mais non pas de te dire :
C'est toi seul que je veux.
Parle seul à mon cœur et qu'aucune prudence, Qu'aucun autre docteur ne m'explique tes lois; Que toute créature à ta sainte présence
S'impose le silence,
Et laisse agir ta voix. (I, 2.)
Pour t'élever de terre, homme, il te faut deux ailes,
La pureté du cœur et la simplicité;
Elles te porteront avec facilité,
Jusqu'à l'abîme heureux des clartés éternelles. (II, 4.)
Parle, parle, Seigneur, ton serviteur écoute : Je dis ton serviteur, car enfin, je le suis; Je le suis, je veux l'être1, et marcher dans ta route Et les jours et les nuits...
Mais désarme d'éclairs ta divine éloquence, Fais-la couler sans bruit au milieu de mon cœur : Qu'elle ait de la rosée et la vi,ve abondance Et l'aimable douceur...
« Parle-nous, parle-nous, disiez-vous2 à Moïse, « Mais obtiens du Seigneur qu'il ne nous parle pas; « Des éclats de sa voix la tonnante surprise « Serait notre trépas. »
Je n'ai point ces frayeurs alors que je te prie; Je te fais d'autres vœux que ces fils d'Israël, Et, plein de confiance, humblement je m'écrie, Avec ton Samuel :
« Quoique tu sois le seul qu'ici-bas je redoute, « C'est toi seul qu'ici-bas je souhaite d'ouïr « Parle donc, ô mon Dieu! ton serviteur écoute, « Et le veut obéir... »
Parle, pour consoler mon àme inquiétée; Parle, pour la conduire à quelque amendement; Parle, afin que ta gloire ainsi plus exaltée Croisse éternellement. (III, 2.)
A la traduction de l'Imitation de J.-C. se rattache un dernier volume de Poésies chrétiennes, qui contient les Louanges de la sainte Vierge, attribuées à saint Bonaventure, l'Office de la sainte Vierge, les sept Psaumes de la Pénitence, etc. Parmi ces pages souvent intéressantes, où Corneille a consigné le témoignage ému de sa foi, en même temps qu'il montrait la verdeur de sa vieillesse poétique, on peut citer l'éloquente traduction du Psaume 129 [De Profundis).
Des abîmes profonds où mon péché me plonge,
Jusqu'à toi j'ai poussé mes cris; Tu vois mon repentir et l'ennui qui me ronge : Seigneur, ne reçois pas mes vœux avec mépris.
1. Cf. CÏK»«,vers 1697. Cette parfaite maîtrise de soi que le stoïcisme semble prêter à l'Auguste de Sénéque et île (, irneille, l'amour divin l'assure avec
une réalité autrement profonde à l'humble disciple de l'Imitation.