REMARQUES SUR LA VERSIFICATION DE CORNEILLE
Corneille n'est pas seulement un grand poète; il est encore un très habile versiflcateur. Le vers qu'a édicté Malherbe et qu'il a rencontré quelquefois, le vers sobre et condensé, aux deux hémistiches coupés par de vives et saillantes arêtes, Corneille l'a gravé et tiré à un nombre indéfini d'épreuves, avec une netteté toujours impeccable de contour et de relief. Il a fait mieux encore : il a écrit ces chefs-d'œuvre de versification à la fois libre et savante que sont incontestablement Polyeucte et Psyché, et, par l'originalité de la facture et la souplesse de l'harmonie, il a ainsi créé un art qui n'a presque rien à envier à l'élégance souplesse de Racine, sinon à la virtuosité rythmique de La Fontaine.
La Rime. — Ceux qui ont critiqué certaines rimes de Corneille n'ont pas tenu compte des règles alors admises de prononciation ou d'orthographe qui les expliquent : 1° Connoitre (prononcez : connouêtre), croître (pron. : crêtre), riment correctement avec naître, maître, paraître, etc.; 2° je parlois rime avec lois pour la même raison; 3° cher, amer, fer, air, mer, riment avec les infinitifs en er, que Corneille fait tous rimer entre eux indistinctement (rimes normandes); 4° Camille, qui se prononce Camile, rime avec ville et facile. — On voit que Corneille rime avant tout pour l'oreille, et que, tout en évitant en général certaines rimes trop faciles (nôtres et vôtres, perdu et éperdu, etc.). il ne se refuse pas certaines libertés que Malherbe a pu proscrire dans la poésie lyrique, mais qu'on s'accorde à regarder comme légitimes au théâtre.
La Mesure. — In Hier et oë dan s poète sont quelquefois monosyllabes; 2° aye, jouent, crient, baie, sont quelquefois de deux syllabes ; 3" ancien, gardien sont comptés pour trois syllabes. Meurtrier, compté pour trois syllabes, est une des plus heureuses originalités métriques de Corneille.
Le Rythme. — 1" L'alexandrin de Corneille est en général, comme celui de Malherbe, caractérisé par une coupe très distincte après le sixième et le douzième pied. La régularité de cette cadence (voir par ex. le récit du combat dans le Cid, ou encore les duels dialectiques de ses héros disputeurs. comme dans Cinna, «81 sq.), semble ajouter à la mâle vigueur, à l'éclatante plénitude de l'expression. Il n'y a pas de vers mieux fait pour franchir la rampe et frapper l'oreille du spectateur. Cependant, on trouve parfois une très heureuse variété de cou-