ACTE II, SCÈNE V
Pour te faire marcher un peu plus retenu, Je te veux marier.
DORANTE, à part.
0 ma chère Lucrèce !
GÉRONTE
Je t'ai voulu choisir moi-mOnic une maîtresse, Honnête, belle, riche.
DOUANTE.
Ah ! pour la bien choisir, Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.
GÉRONTE
Je la connais assez. Clarice est belle et saire Autant que dans Paris il en soit de son àgpe ; Son père de tout temps est mon plus grand ami. Et l'affaire est conclue.
DORANTE
Ah ! monsieur, j'en frémi D'un farde;ia si pesant accabler ma jeunesse !
GÉRONTE
Fais ce que je t'ordonne.
DORANTE, à part.
11 faut jouer d'adresse.
{haut.) Quoi 1 monsieur, à prése n t qu'il faut dansles combats Acquérir quelque nom, et signaler mon bras...
GÉRONTE
Avant qu'être au hasard qu'un autre bras t'immole, Ji' veux dans ma maison avoir qui m'en console ; Je veux qu'un petit-fils puisse y tenir ton rang, Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang.^ Kn un mol, je le veux.
DORANTE
Vous êtes inflexible ?
GÉRONTE
Fais ce que je te dis.
Mois s'il est impossible ?
GÉRONTE
Impossible ! et comment ?
DORANTE
Souffrez qu'aux ye ix de tous Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux. Je suis...
GÉRONTE
Quoi ?
DORANTE
Dans Poitiers...
GÉRONTE
Parle donc, et te lève.
DORANTE
Je suis donc marié, puis(ju'il faut que j'achève.
GÉUONTE.
Sans mon consentement ?
DORANTE
On m'a violenté :
Vous ferez tout casser par votre autorité ; Mais nous fûmes tous deux forcés à Thyménée Par la fatalité la plus inopinée...
Ah ! si vous le saviez !
Dis, ne me cache rien.
DORANTE
Elle est de forthon lieu, mon père; etpourson bien. S'il n'est du tout si ^rand que votre humeur sou- GÉRONTE. [liai te...
Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite. Elle se nomme ?
DORANTE
Orphise ; et son père, Armédon.
GÉRONTE
Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom. Mais pouisuis.
DORANTE
Je la vis presque à mon arrivée.
Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée. Tant elle avait d'appas, et tant son œil vainqueur Par une douce force assujettit mon cœur ! Je clifrchai donc chez (ïlle à faire connaissance ; l']t les soins ohlig-eants de ma persévérance Surent plaire de sorte à cet ohjet charmant, Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amanl. J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ; Et j'étendis si loin mes petites conquêtes. Qu'en son quartier souvent je me coulais sans bruit, Pour causer avec elle une part de la nuit. [bre... Un soir que je venais de monter dans sa cham- (Ce fui, s'il m'en souvient, lesecond de septembre. Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé.) Ue soir même son jière en ville avait soupe ; H monte à son retour, il frappe à la porte : elle
Transit, pâlit, rouj?it, me cache en sa ruelle. Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art!] Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard, Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue : 11 se sied ; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ; Lui propose un parti qu'on lui venait d'olTrir. Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir ! Par sa réponse adroite elle sut si bien faire, Que sans m'inquiéter elle plut à son père. r.e discours ennuyeux enfin se termina ; Le bonhomme parlait quand ma montre sonna ; Et lui, se retournant vers sa fille étonnée : <• Depuis quand celte montre? et qui vous l'a donnée? <( Aoasle, mou cousin, me la vient d'envoyer, <■ Dit-elle ; et veut ici la faire nettoyer, < N'ayant point d'horlogers au lieu de sa demeure : <•; Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure. <■ Donnez-la-moi, dit-il, i'enprendrai mieux le soin. •> Alors pour me la prendre elle vient en mon coin : Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce, Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse. Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ; Jugez de noire trouble à ce triste hasard. Elle tombe par terre : et moi. Je la crus morte. Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ; 11 appelle au secours, il crie à l'assassin : Son fils et deux valets me coupent le chemin. Furieux de ma perte, et combattant de rage. Au milieu de tous trois Je me faisais passage. Quand un autre malheur de nouveau me perdit : Mon épée en ma main en trois morceaux rompil. Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise, De sa frayeur [u'emière aucunement remise, .Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi, Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi. Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles, Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles ; Nous nous barricadons, et, dans ce premier feu. Nous croyons gagner tout à différer un peu. Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille, D'une chambre voisine on perce la muraille : Alors, me voyant pris, il fallut composer.
{Ici Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)
GÉRONTE
C'est-à-dire en français qu'il fallut l'épouser ?
DORANTE
Les siens m'avaient trouvé de nuit seul avec elie, Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle, Le scandale était grand, son honneur se perdait ; A ne le faire pas ma tèlc en répondait ; Ses grands elforts pour moi, son péril, et ses larmes, Amon cœur amoureux étaient de nouveaux charmes : Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur, Et me mettre avec elle au comble du bonheur. Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace. Et fis ce que tout autre aurait fait en ma place. Choisissez maintenant de me voir ou mourir, Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.
GKRONTE.
Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses. Et trouve en ton malheur de telles circonsLances, (Jue mon amour t'excuse ; et mon esprit touché Te blâme seulement de l'avoir trop caché.
DORANTE
Le peu de bien qu'elle a me faisait vous le taire.
GÉRÛNTE.
Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père. Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lien, Tu l'aimes, elie t'aime ; il me suffit. Adieu : Je vais me dégager du père de Clarice.